Mystères d'Éleusis; Hymne 2, pour Déméter ; Hymnes Homériques ; Hésiode

Bientôt arrivée à la maison

de celui que Zeus protège,

Kéléïos, elles traversèrent

le portique où leur mère,

assise contre la colonne

qui soutient le toit fait avec soin,

tenait dans son giron son fils,

tendre pousse. Vers elle

elles coururent. La déesse

posa le pied sur le seuil

et sa tête touchait le plafond.

Une lumière divine

resplendit. Pleine de respect,

de timidité, de pâle crainte,

la reine quitta son siège

et lui demanda de s’asseoir.

Mais Déméter qui fait venir les saisons,

qui offre des merveilles,

n’accepta pas de s’asseoir

sur le siège luisant.

Elle restait là en silence,

ses beaux yeux regardant vers la terre.

Mais Iambè qui connaissait les usages

avança vers elle

un siège massif, et le recouvrit

d’une fourrure argentée.

Une fois assise, elle tenait

son voile devant son visage ;

elle resta longtemps, triste, sur ce siège,

sans dire un mot,

sans même faire signe à quelqu’un

de la voix ou du geste,

sans jamais rire, sans rien boire,

sans rien manger,

tant elle était rongée par le regret

de sa fille au beau giron.

Enfin Iambè qui savait les usages

avec milles grimaces

avec milles contorsions,

fit que la sainte souveraine

se mit à sourire et à rire,

jusqu’à avoir le cœur en joie.

Plus tard sa manière d’être

plaisait toujours à la déesse.

Métaneïra pour la déesse

remplissant une coupe de vin,

doux comme le miel, la lui donna.

Mais elle refusa : le vin rouge

était pour elle intouchable ;

qu’on fît un mélange de farine,

d’eau et de menthe douce

et qu’on le lui donnât à boire.

La reine docile prépara

le kykéon, le lui donna.

Et Déô la souveraine

le prit selon le rite.

. . . . . .

Métaneïra à l’ample giron

fut la première à parler :

« La joie soit avec toi, femme,

ta famille n’est pas, je pense,

vile, mais noble ; la dignité

et la pudeur sont dans tes yeux,

comme dans les yeux des rois

qui rendent justice.

Pour ce que donnent les dieux,

il nous faut l’accepter,

nous autres humains, fût-ce à contrecœur.

Nous sommes sous le joug.

Mais tu es chez moi ; je te donnerai

tout ce que je pourrai.

Soigne cet enfant que j’ai,

tard venu, inespéré ;

les dieux qui ne meurent pas me l’ont donné

après bien des prières.

Tu pourrais te charger de l’élever,

et s’il a atteint l’âge d’homme,

tu provoquera bien de l’envie

chez les femmes qui sont femmes ;

elles verront la récompense

magnifique que tu auras. »

A son tour lui répondit

Déméter la couronnée :

« Avec toi aussi la joie, femme ;

que les dieux soient pour toi généreux.

Cet enfant, je le prends ; j’en aurai soin,

comme tu veux.

Je te l’élèverai ; jamais, j’espère

une nourrice maligne

ne l’envoûtera; jamais

le Sournois ne lui fera mal.

Car je connais un charme

plus fort que le Perce-Bois,

une sûre protection

contre le mal de l’envoûtement. »

Voila ce qu’elle dit, et elle prit

de ses mains immortelles

l’enfant, le posa sur son sein

parfumé ; la mère en eut grande joie.

Donc dans le palais elle éleva

Démophon, le noble fils

de Kéléïos le subtil

et de Métaneïra à l’ample giron.

Il grandissait toujours semblable

à un être divin.

Il ne mangeait pas, ne prenait pas

le sein. Déméter le frottait d’ambroisie

comme s’il était né d’un dieu.

Elle soufflait sur lui doucement

et le tenait dans son giron.

La nuit elle l’enfouissait dans la force du feu,

comme un tison. Les parents

n’en savait rien et s’étonnaient

de le voir s’épanouir.

Il ressemblait comme un reflet aux dieux.

Et elle aurait pu l’arracher

à la vieillesse et à la mort,

si dans sa grande imprudence

Métaneïra à l’ample giron

n’était pas entrée une nuit

dans la chambre parfumée,

pour voir. Elle hurla,

elle se frappa les deux cuisses.

Elle avait peur pour son enfant ;

soudain le cœur lui manqua.

En gémissant elle dit

ces paroles qui ont des ailes ;

« Démophon, mon fils, l’étrangère

t’enfouit dans un grand feu ;

elle est cause que je pleure,

elle est cause que j’ai grand mal. »

Voila ce qu’elle dit dans sa détresse ;

la déesse l’entendit.

Elle se mit en colère,

Déméter la couronnée.

Ce cher enfant, né dans le palais,

alors qu’on ne l’attendait plus,

de ses mains immortelles,

elle le posa sur le sol,

l’ayant retiré du feu

et sa fureur était épouvantable,

alors sa parole frappa

Métaneïra à l’ample giron :

« Êtres humains, qui ne savez rien,

incapable de voir venir

le bonheur qui vous attend

ou le malheur qui est votre part.

Dans ta grande folie,

tu as fait une faute sans remède.

Le grand serment m’en est témoin,

l’eau sans pitié du Styx,

je l’aurais fait libre à jamais

de mort et de vieillesse,

ce fils que tu aimes ; sa grandeur aurait été sans déclin.

Maintenant on ne peut plus faire

qu’il échappe à la mort, aux Tueuses.

Mais sa grandeur sera sans déclin

parce qu’il est monté

sur mes genoux, parce que dans les bras

il a dormi.

Quand les années pour lui

auront fait le tour avec les saisons,

les enfants d’Éleusis,

pendant de longs jours,

s’affronteront entre eux

dans la guerre et les combats.

Je suis Déméter la Vénérable,

en moi se trouve un grand bien,

une grande joie pour ceux qui meurent

et pour ceux qui ne meurent pas.

Mais allons, que tout le peuple

me construise un grand temple

et, plus bas, un autel,

près de la ville et de son haut rempart,

au-dessus du Kallikhoros,

sur la colline qui le domine.

Et moi, j’établirai des fêtes

pour que, dans la suite des temps,

les célébrant selon le rite,

vous ayez ma faveur. »

Voilà ce que dit al déesse

et elle changea de taille et d’allure ;

sa vieillesse disparut ;

un souffle de beauté l’enveloppait.

Une senteur délicieuse

de sa robe parfumée

s’exhala. Une lumière

rayonna loin tout autour de son corps

de déesse immortelle.

Ses cheveux blonds flottaient sur ses épaules.

La massive maison fut illuminée

comme par un éclair.

Elle traversa les salles ;

les genoux de la femme se rompirent.

Longtemps elle resta sans rien dire ;

elle avait même oublié

de relever son fils si longtemps désiré,

laissé sur le sol.

Les sœurs de l’enfant avaient entendu

la voix pitoyable.

Elles avaient bondi,

rejetant les couvertures. L’une

prenait l’enfant dans ses bras,

le posait sur sa poitrine.

L’autre ranimait le feu.

La troisième , sur la pointe

des pieds conduisait sa mère

hors de la chambre parfumée.

L’enfant se débattait. Elles lui donnèrent,

toutes autour de lui,

le couvrant de caresses, un bain.

Il ne se calmait pas.

Elles savaient moins bien

le soigner, s’occuper de lui.

Tout au long de la nuit elles supplièrent

la déesse de gloire ;

elles tremblaient de peur ;

mais dès que l’aurore apparut

au très puissant Kéléïos

elles racontèrent la vérité,

comme le leur avait ordonné

Déméter la Couronnée.

Alors il appela sur la place

le peuple – ils étaient beaucoup-

il leur dit de bâtir

pour Déméter aux longs cheveux

un riche temple et un autel

sur l’éperon de la colline.

Ils lui obéirent sans tarder,

ils entendirent sa parole,

ils firent comme il avait dit.

Il grandit, un Pouvoir le voulait.

Lorsqu’ils eurent fini,

qu’ils furent au bout de leur labeur,

chacun s’en retourna chez soi.

Et la blonde Déméter

vint s’y asseoir et y resta

loin de tous les bienheureux.

v.184-303

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