Déclin du culte de la croissance ?-2; Jean Gadrey ; Le monde diplomatique, novembre 2015

Il existe de multiples explications à la « baisse tendancielle du taux de croissance(1) » observé depuis plusieurs décennies dans les pays riches, et plus récemment dans les pays émergents. Même des économistes médiatiques commencent timidement à envisager l’hypothèse d’un monde sans croissance, du moins dans les pays dits avancés. C’est le cas, aux États-Unis, de Paul Krugman et de Larry Summers, pour qui « une stagnation séculaire est possible(2) ». En France, Thomas Piketty nous met lui aussi en garde : « Est-il bien raisonnable de miser sur le retour de la croissance pour régler tous nos problèmes ? Cela ne résoudra pas l’essentiel des défis auxquels les pays riches doivent faire face(3). » A son tour, Daniel Cohen nous exhorte : « Affranchissons –nous de notre dépendance à la croissance(4) .» Quelques hirondelles ne font pas le printemps, mais ces exemples ne sont pas insignifiants, bien qu’aucun ne fasse intervenir un facteur explicatif essentiel : l’épuisement, déjà en cours, de la plupart de ressources naturelles de la croissance. Matthieu Auzanneau, spécialiste du pic pétrolier, et Philippe Bihouix, expert des ressources fossiles et des minerais, en ont livré des constats rigoureux (5). Pourtant, le culte de la croissance est à ce point ancré dans l’esprit des dirigeants politiques que, même lorsqu’ils tiennent des discours enflammés sur la lutte contre le changement climatique, ils s’empressent de rappeler qu’elle demeure un impératif. 1 :Cf. les quatres billets publiés à ce sujet en octobre et novembre 2009 sur le blog de l’auteur. 2 :Paul Krugman « Secular stagnation, coalmines, bubbles, and Larry Summers », The Conscience of a liberal, 16 novembre 2013. 3 :Thomas Piketty « La croissance peut-elle nous sauver ? », Libération, Paris, 23 septembre 2013 4 :Le Monde, 6 janvier 2014 5 : Matthieu Auzanneau, or noir. La grande histoire du pétrole, La découverte, coll. « Cahiers Libres », Paris, 2015 ; Philippe Bihouix, L’age des Low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, coll. « Anthropocène », Paris, 2014. Extrait de « Croissance un culte en voie de disparition » ; Jean Gadrey ; Le monde diplomatique, novembre 2015  ]]>

Si l’humanité veut continuer à vivre, elle doit changer ; Les deux humanismes, Edgard Morin, Le monde diplomatique 10-2015

Comme l’humanité est désormais menacée de périls mortels (multiplication des armes nucléaires et des guerres civiles internationalisées, déchaînement des fanatismes dégradation accélérée de la biosphère, crises et dérèglement de l’économie dominée par une spéculation financière incontrôlée), la vie de l’espèce humaine et, inséparablement, celle de la biosphère deviennent une valeur primaire, un impératif prioritaire. Nous devons comprendre alors que si nous voulons que l’humanité puisse survivre, elle doit se métamorphoser. Karl Jespers1 l’avait dit peu de temps après la seconde guerre mondiale : « Si l’humanité veut continuer à vivre, elle doit changer. » Or, aujourd’hui, le problème primaire de la vie est devenu la priorité d’une nouvelle conscience, qui appelle une métamorphose. 1 : Philosophe Allemand (1883-1969) Extrait de « Les deux humanismes », Edgard Morin, Le monde diplomatique octobre 2015]]>

Les deux humanismes ; Edgard Morin, Le monde diplomatique 10-2015

Dans la civilisation occidentale, l’humanisme a pris deux visages antinomiques. Le premier est celui de la quasi divination de l’humain, voué à la maîtrise de la nature. C’est en fait une religion de l’homme se substituant au dieu déchu. Il est l’expression des vertus d’Homo sapiens/faber/œconomicus. L’homme, dans ce sens, est mesure de toute chose, source de toute valeur, but de l’évolution. Il se pose comme sujet du monde et, comme celui-ci est pour lui un monde objet, il se veut souverain de l’univers, doté d’un droit illimité sur toute chose, dont le droit illimité à la manipulation. C’est dans le mythe de sa raison (Homo sapiens), dans les pouvoirs de sa technique et dans le monopole de la subjectivité qu’il fonde la légitimité absolue de son anthropocentrisme. C’est cette face de l’humanisme qui doit disparaître. Il faut cesser d’exalter l’image barbare, mutilante, imbécile, de l’homme autarcique surnaturel, centre du monde, but de l’évolution, maître de la nature. L’autre humanisme a été formulé par Montaigne en deux phrases :  « Je reconnais en tout homme mon compatriote » ; « On appelle barbares les peuples d’autres civilisations ». Montaigne a pratiqué son humanisme dans la reconnaissance de la pleine humanité des indigènes d’Amérique cruellement conquis et asservis et dans la critique de leurs asservisseurs. Cet humanisme s’est enrichi chez Montesquieu d’une composante éthique, dans le principe que, s’il faut décider entre sa patrie et l’humanité, il faut choisir l’humanité. Enfin, cet humanisme devient militant chez les philosophes du XVIIIe siècle et il trouve son expression universaliste dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Cet humanisme reconnaît dans son principe la pleine qualité humaine à chaque être de notre espèce ; il reconnaît dans tout être humain une identité commune au-delà des différences ; il sous-entend le principe défini par Emmanuel Kant : appliquer à autrui ce que nous souhaitons pour nous-mêmes. Il sous-entend le principe posé par Friedrich Hegel : tout être humain a besoin d’être reconnu dans sa pleine humanité par autrui. Extrait de « Les deux humanismes », Edgard Morin, Le monde diplomatique octobre 2015]]>

auto-protection du système qui forme des gens incapables de le remettre en cause ; Henry Laborit ; La nouvelle grille.

Il est bon d’observer que ce que fournissent les grandes écoles, à coté d’un bagage à haut degré d’abstraction, c’est aussi une « culture », c’est-à-dire une façon d’envisager la vie humaine conforme aux institutions des dominants de façons que ceux qui bientôt obtiendront le pouvoir économique et politique ne puissent pas remettre ce pouvoir en cause. L’information fournie dans ces moules à cerveaux est donc spécialisée dans ses deux orientations, professionnelle et culturelle, et la compétition s’engage sur la base de la conformité au schéma culturel des groupes dominants. L’ascension hiérarchique est à ce prix, compte tenu d’une utilisation efficace des informations techniques pour le maintien et le développement du système. On verra donc des sujets particulièrement efficaces souvent sur le plan technique et parfaitement obtus sur le plan politique, puisque suffisamment satisfaits de leur dominance pour ne pas aller chercher à en voir lucidement les causes, la signification, la signification, ni surtout la remettre en question. La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard. Pg 142-143]]>

Manque d'ouverture du système fermé humain ; Henry Laborit ; La nouvelle grille.

L’information structure chez un organisme vivant (celle qui nous permet de distinguer un homme d’un éléphant) ne circule pas, elle est invariante, du moins en ce qui concerne l’individu. Sa transmission se fait à une autre échelle de temps grâce à la reproduction et au code génétique. L’individu du point de vue de l’information-structure peut être considéré grossièrement comme un système fermé. Bien sûr cette structure s’enrichit de l’acquis mémorisé. Mais en réalité à l’intérieur d’elle-même chaque sous-ensemble a la même finalité que l’ensemble : la protection de son intégrité dans le temps. Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il n’a pas encore trouvé de moyen d’inclure cette structure fermée dans le plus grand ensemble dont la finalité serait aussi la sienne et celle de tout les autres. Son malheur vient de ce qu’on a pas trouvé le moyen de transformer la régulation individuelle en servomécanisme inclus dans l’espèce. La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard. Pg35-36]]>