Oublier… ou pas; Wright ; l'animal moral.

Rappelons la «règle d’or» de Darwin : noter tous de suite une observation qui semble en contradiction avec ses théories – «car l’expérience m’a montré que de tels faits ou de telles pensées s’échappent bien plus facilement de la mémoire que les observations favorables»1. Freud cite cette observation comme une preuve de la tendance freudienne « à éloigner du souvenir tout ce qui est désagréable»2. Pour lui, cette tendance est largement répandue : on la retrouve autant chez les esprits sains que chez les malades, et elle est au centre de la dynamique de l’inconscient. Cependant, cette prétendue généralité pose un problème : parfois les souvenirs douloureux sont précisément ceux qui sont le plus difficile d’oublier. En fait, quelques phrases seulement après avoir citer la règle d’or de Darwin, Freud admet qu’on a insisté auprès de lui sur la douloureuse persistance des «souvenirs d’offenses et d’humiliations». Finalement, la tendance à oublier ce qui est déplaisant ne serait-elle pas si générale ? Non, Freud opte pour une autre explication : la tendance à se débarasser de souvenirs douloureux est parfois couronnée de succès et parfois non ; «la vie psychique est un champ de bataille et une arène où luttent des tendances opposées», et il est difficile de dire laquelle d’entre elles va l’emporter3. Les psychologues évolutionnistes peuvent aborder la question avec d’avantage d’adresse, parce que, à l’inverse de Freud, ils n’ont pas une vision simple, schématique, de l’esprit humain. Pour eux, le cerveau a été bricolé à la va-comme-je-te-pousse pendant des millénaires pour accomplir une foule de tâches différentes. N’ayant jamais essayé de réunir sous une même rubrique le souvenir des griefs, des humiliations et des évènements désagréables, les darwiniens n’ont pas à distribuer des exemptions spéciales aux cas qui refusent de rentrer dans le cadre. Confrontés aux trois questions relatives au souvenir et à l’oubli -1° pourquoi nous oublions des données qui viennent contredire nos théories ; 2° pourquoi nous nous souvenons des griefs ; 3° pourquoi nous nous souvenons des humiliations -, ils peuvent tranquillement avancer une explication différente pour chacune. Nous avons déjà évoqué les trois explications possibles. Oublier des évènnements désagréables d’avoir force et conviction dans une dispute, or dans l’environnement de notre évolution, les disputes avaient souvent des enjeux génétiques. Se remémorer les griefs peut venir étayer certaine négociation, nous permettant de rappeler aux gens qu’ils nous doivent réparation ; par ailleurs, un grief bien conservé, c’est l’assurance de punir ceux qui nous ont abusés. Quand au souvenir des humiliations, il sert, par son inconfortable persistance, à nous dissuader de répéter des conduites capables de réduire notre statut social ; et, si les humiliations sont d’une ampleur suffisante, leur souvenir peut, d’une manière adaptative, diminuer l’estime de soi ( ou, du moins, la diminuer d’une manière qui eût été adaptative dans l’environnement de notre évolution). Croyez-le ou non, le modèle freudien de l’esprit n’est peut-être pas assez labyrinthique. L’esprit a plus de zones d’ombre et nous joue plus de tours encore que ne l’imagine Freud. 1 :Autobiographie, p 105 2 :Freud, Introduction générale à la psychanalyse ; 1922 ; Paris ; Payot ; 1989, p 64 3 :Freud, Introduction générale à la psychanalyse ; 1922 ; Paris ; Payot ; 1989, p 65. Freud a par ailleurs formulé les lois théoriques pour essayer d’expliquer les exceptions à cette loi générale que nous avons de refouler des souvenirs douloureux. L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 518-519]]>

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