1ère Extinction par Sapiens ; Harrari

Au moment de la révolution cognitive, la planète hébergeait autour de 200 genres de gros mammifères terrestres de plus de 50 kg. Au moment de la révolution agricole, une centaine seulement demeurait. Homo sapiens provoqua l’extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant que l’homme n’invente la roue, l’écriture ou les outils de fer.

Sapiens, une brève histoire de l’humanité ; Yuval Noah Harrari ; Albin Michel

Pg 95

Le bon coté des automatismes-2 ; Laborit

C’est essentiellement sur l’acquis mémorisé que reposent les automatismes socioculturels. Ces automatismes n’ont pas que des conséquences défavorables. Un geste automatique devient inconscient, rend l’action plus rapide et plus efficace que si elle devait chaque fois être redécouverte ou repensée. On conçoit qu’une société entièrement orientée vers la production de marchandises cherche, à tous les niveaux des hiérarchies professionnelles, à favoriser les automatismes, à les établir de façon stable. Dans notre vie journalière, les automatismes peuplent nos comportements. Nous marchons, nous respirons, nous conduisons notre voiture, nous nous comportons en société de façon presque automatique. Nos actions sont, de plus, façonnées par l’automatisme du langage, expression de la « culture » du moment. Mais quand on passe du geste à la parole, quand on étudie la façon dont sont établis dès la naissance pour une société donnée, ces automatismes socioculturels, on est bien forcé d’admettre que la presque totalité de nos jugements ne sont que l’expression d’automatismes de pensée, qui n’ont de valeur que par le conformisme nécessaire à la survie d’un individu dans une société donnée.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg311

Sauver une espèce coûte pourtant peu d’argent; Diamond

Il n’est pas nécessaire d’attendre l’invention de nouvelles technologies pour résoudre nos problèmes. Nous avons juste besoin qu’un plus grand nombre de gouvernements, de par le monde, prennent davantage de ces mêmes mesures évidentes que certains gouvernements ont déjà prises dans certains cas. Il n’est pas vrai non plus que le citoyen ordinaire soit impuissant. On peut citer de nombreux cas où des groupes de citoyens, ces dernières années, ont pu faire pression pour atténuer les menaces d’extinction pesant sur certaines espèces : cela a été le cas de la chasse à la baleine motivée par des raisons commerciales, de la chasse aux grands félins en vue de se procurer leur fourrure et l’importation de chimpanzés capturés dans la nature, pour ne mentionner que quelques exemples. En réalité, c’est là un domaine où il est particulièrement aisé, sur base de dons modestes par citoyen, d’avoir un grand impact : tous les organismes qui se consacrent à la sauvegarde de la nature ont actuellement des budgets modestes. Ainsi, le budget annuel de tous les programmes de sauvegarde de primates soutenus par le World Wildlife Fund (le fond mondial pour la nature WWF) dans le monde entier est de quelques centaines de milliers de dollars seulement. Mille dollars de plus signifierait un programme de sauvegarde de plus pour quelque espèce de singe, de grand singe ou de lémurien, menacée d’extinction, qui autrement serait abandonnée à son irrémédiable sort.


Jared Diamond ; Le troisième chimpanzé ; Folio essai ; 1992; p 638-641

Équilibre entre un artiste hors système et vie en société ; Laborit

On peut s’étonner de ce que la motivation du créateur, si elle a sa source dans l’angoisse existentielle, celle de la mort, toile de fond obscure de toute vie humaine, puisse avoir besoin de la diffusion des résultats de sa création. La construction d’un monde imaginaire où il fait bon vivre enfin, loin des roquets de la dominance, devrait être suffisamment gratifiant en lui-même. C’est sans doute vrai d’ailleurs pour la création artistique. La vie et l’œuvre d’un Van Gogh, pour ne citer que lui, en sont un exemple.

Mais même dans le cas de la création artistique, l’artiste ne vit pas isolé, dans l’absolu, mais dans une société à laquelle il demande son alimentation, son habitation, son habillement, l’assouvissement de ses besoins fondamentaux en résumé tout le monde n’a pas un Théo à sa disposition. Cette aliénation économique le vrai créateur s’y soumet au minimum. Mais comme il n’existe pas en art de critère absolu de la beauté, un mélange complexe de motivations, celle de l’artiste, celle du marchand qui tire bénéfice du commerce de l’œuvre, celle de celui qui la regarde, ou qui l’achète, va commander la réussite immédiate ou retardée. Or cette réussite est une réussite sociale. Une réussite hiérarchique ou économique.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg309

La tragédie des Amérindiens; Diamond

Nous évitons le plus souvent d’évoquer la tragédie qu’ont subie les Amérindiens ; nous n’en parlons pas autant, en tout cas, que les génocides commis en Europe durant le seconde guerre mondiale, par exemple. C’est la guerre de Sécession que nous considérons plutôt comme notre tragédie nationale spécifique. Si nous nous mettons parfois à envisager le conflit qui a opposé les Blancs aux Amérindiens, nous le présentons comme un événement historique appartenant à un lointain passé et nous le décrivons sur le mode d’une campagne militaire en mentionnant : la guerre contre les Pequots1, la bataille de Great Swamp, la bataille de Wounded Knee, la conquête de l’ouest, etc. Les Indiens, dans cette vision des choses, apparaissent comme belliqueux et violents, même envers les autres tribus d’Indiens, passés maître dans l’art de l’embuscade et de la trahison ; ils se distinguaient par leur barbarie, et notamment par la pratique de la torture et du scalp ; peu nombreux ils vivaient comme des chasseurs nomades primitifs, qui pratiquaient notamment la chasse aux bison. Dans cette vision, la population indienne des Etats-Unis en 1942 n’aurait été que d’un million, ce qui était insignifiant, comparé à la population actuelle des Etats-Unis, se montant à 250 millions de personnes. Par conséquent, il était inévitable, selon cette rhétorique, que les Blancs occupent ce continent pratiquement vide.D’autant, soutiennent d’aucuns, que nombre d’Indiens sont mort de variole et d’autres maladies. Ces différentes justifications ont été l’apanage de beaucoup de président des États-Unis, y compris les plus admirés comme George Washington, à seule fin de fonder leur politique vis-à-vis des Amérindiens2. Ces justifications s’appuient sur une déformation des faits historiques réels. Invoquer une sorte de campagne militaire suppose qu’il y ait eu une guerre déclarée et qu’elle ait mis aux prises des combattants représentés par des hommes adultes. En réalité, les Blancs (souvent des civils) avaient fréquemment pour tactique de lancer des attaques surprises sur des villages ou des camps d’Indiens, afin d’en tuer le plus possible, de tout âge et de tout sexe. Durant les cent premières années de colonisation par les Blancs, les autorités offraient des récompenses à des tueurs semi-professionnels d’Indiens. Les estimations de la population indienne d’Amérique du Nord avant l’arrivée des européens sont très variables, mais, selon de récentes recherches, elle pouvait atteindre 18 millions, chiffre auquel la population des colons blancs des États-Unis en parvint pas avant 1840. Bien qu’un certain nombre des Indiens d’Amérique du Nord aient été des chasseurs semi-nomade, la plupart étaient des agriculteurs sédentarisés dans des villages. Il est bien possible que les maladies aient été le facteur responsable du plus grand nombre de morts chez les Indiens, mais certaines d’entre elles ont été intentionnellement introduites par les Blancs ; et, même après les épidémies, la population indienne demeurait forte, et elle périt par des moyens plus directs. Ce n’est qu’en 1916 qu’Ishi, le dernier Indien «sauvage» des États-Unis, membre de la tribu Yahi est mort3, et le dernier livre de souvenirs, sans fards et sans remords, publié par un des exterminateurs parut en 1923.

Il y a bien eu extermination d’une population civile de paysans par une autre. Les Américains de souviennent avec émotion de leurs pertes lors de la prise du fort d’Alamo (environ deux cent morts), ou bien de la destruction du Maine, croiseur de la marine Américaine, ou bien encore de l’attaque du Pearl Harbor ( environ 2200 morts) : ces épisodes furent ceux qui déclenchèrent un puissant mouvement d’opinion en faveur des guerres contre le Mexique, contre l’Espagne et contre les puissances de l’Axe. Cependant, ces pertes étaient extrêmement faibles comparées à celles que les Américains ont infligées aux Indiens, mais dont ils ne veulent pas se souvenir. La réécriture de l’histoire de la grande tragédie -l’autodéfense et l’occupation d’un territoire vide- américaine est parvenue à concilier la perpétration d’un génocide avec l’adhésion à une morale universelle.

1 : Les Péquots furent la première tribu contre lesquels se battirent les colons anglais, dès leur établissement et Nouvelle-Angleterre.

2 : Voir article Indiens et politique Américaine

Jared Diamond ; Le troisième chimpanzé ; Folio essai ; 1992; p 526-531

Diffuser en dehors de son système hiérarchique pour éviter les réactions de recherche de dominance ; Laborit

En diffusant le résultat de son activité créatrice en dehors du groupe auquel il appartient du fait qu’il ne s’inscrit pas immédiatement dans la hiérarchie du nouvel ensemble auquel il s’adresse, il ne sera pas craint momentanément puisqu’il ne sera pas compétitif pour l’accession à la dominance. Il pourra ainsi profiter d’une diffusion à un plus grand ensemble. A partir du moment où il peut se faire entendre au-delà des frontières, il est généralement sauvé. Mais sauvé de quoi ? Sauvé de l’étouffement, du bâillonnement, de la castration. Encore sera-t-il nécessaire qu’il trouve le moyen de subvenir isolément à la recherche de son groupe car il ne pourra rien attendre, aucun subside, des instances officielles dont il n’a pas respecté les règles hiérarchiques, ou qu’il s’arrange encore pour que sa recherche fondamentale qui n’a rien à voir avec la production de marchandises débouche indirectement sur une telle production.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 308

Ils n’auront rien appris et tout oublié; Diamond

Aujourd’hui nous accaparons une grande partie des matériaux et de l’énergie produite sur la Terre, nous exterminons les espèces et détruisons notre environnement à un rythme toujours plus rapide, et cela ne pourra se poursuivre ainsi encore un siècle. On objectera peut-être qu’autour de nous il n’est nul signe évident que nous approchons d’un moment paroxysmique dans notre histoire. En réalité, la conscience ne peut nous en venir que d’extrapolation à partir de signes déjà présents : la famine et la malnutrition, la pollution et la technologie destructrice ne cessent de croître ; les terres arables, les ressources alimentaires de l’océan, les autres produits naturels, de même que la capacité de l’environnement à absorber nos rejets ne cessent de décroître. Puisque davantage d’être humains, dotés de moyens toujours plus puissants, luttent pour des ressources en voie de diminution, quelque obstacle va forcément bloquer l’essor de l’espèce.

Les scénarios de l’avenir incitent à être pessimiste. En supposant que tous les êtres humains vivant actuellement meurent brutalement demain, les dégâts que l’espèce a déjà infligés à son environnement sont à ce point importants que la dégradation de poursuivrait encore pendant des décennies. D’innombrables espèces ont disparu ou sont en voie de le faire, tant leur population est tombée à un niveau inférieur à la possibilité d’un renouvellement naturel.

En dépit de tous nos antécédents dans le domaine de l’autodestruction, dont la leçon pourrait être tirée, la destruction de l’environnement comme la croissance démographique sont loin d’apparaître à tous comme des fléaux réels, pour ne rien dire de l’état de misère de population contraintes à la survie et pour lesquelles les préoccupations écologiques sont proprement un luxe. Le rouleau compresseur de la destruction est lancé à une vitesse telle que rien ne pourra l’arrêter : l’animal humain, troisième chimpanzé, est désormais en tant qu’espèce lui aussi menacé. Son avenir n’est guère plus radieux que celui des deux autres chimpanzés.

Vision pessimiste, dira-t-on. Elle semble étayée par une petite phrase, écrite en 1912, dans un contexte différent, par l’universitaire et explorateur hollandais Arthur Wichmann. Ayant consacré dix ans de sa vie à la rédaction d’un important traité en trois volume sur l’histoire de l’exploration de la Nouvelle-Guinée, qui recense au fil de quelque 1198 pages toutes les informations sur cette île qu’il avait glanées, depuis les plus anciens récits transmis par le truchement de l’Indonésie jusqu’au grandes expéditions du XIXème siècle et du début du XXème siècle, Arthur Wichmann était parvenu à la conclusion que tous les explorateurs sans exception n’avaient eu de cesse de commettre les mêmes erreurs stupides : à l’orgueil démesuré dans le récit de leur exploits s’ajoutait le refus de reconnaître leurs désastreux échecs ou de prendre en compte l’expérience de leurs prédécesseurs. En sorte que l’histoire de l’île n’était, vue sous cet angle, que la répétition d’erreurs commises dans le passé, occasionnant inutilement des maux et des morts. Wichmann ne doutait pas qu’à l’avenir les explorateurs continueraient à répéter les mêmes erreurs. En sorte qu’il pouvait dire d’eux:«Ils n’auront rien appris et tout oublié.»

On ne saurait toutefois sous-estimer un élément dans le fait que notre espèce est la seule responsable de ses problèmes : elle seule détient les moyens de leur résolution. Or, s’il est vrai que l’aptitude au langage et la pratique de l’art et de l’agriculture ne sont pas tout à fait uniques dans l’ensemble du règne animal, l’animal humain demeure réellement unique par sa capacité à apprendre à s’adapter en tirant les enseignements de l’expérience vécue par d’autres membres de son espèce en des lieux éloignés de lui ou dans un passé lointain. De fait, l’espoir peut se nourrir de quelques signes : des propositions réalistes ont souvent été avancées, ces dernières années, dans le but d’essayer l’éviter le désastre, comme la limitation de l’essor démographique, la préservation des milieux naturels et l’adoption de mesure de toutes sortes pour la sauvegarde de l’environnement. Nombreux sont les gouvernements qui ont déjà mis en œuvre certaines de ces mesures évidentes, dans le cadre de cas particuliers. La prise de conscience des problèmes écologiques se développe, et les mouvements écologistes gagnent en influence politique. De nombreux pays ont ralenti leur croissance démographique dans les récentes décennies. La pratique du génocide n’a pas disparu, mais le développement des technologies de la communication peut contribuer à réduire les penchants xénophobes traditionnels de l’espèce et sa tendance à considérer les êtres humains vivant dans des pays éloignés comme différents, voire inférieurs.

Jared Diamond ; Le troisième chimpanzé ; Folio essai ; 1992 ; p 638-641

La motivation du créateur ; Laborit

La motivation du créateur ne peut être alimentée que par l’angoisse existentielle, celle que les sociétés hiérarchiques et paternalisantes s’efforcent d’obscurcir, à condition qu’elle débouche sur une structure suffisamment générale pour espérer répondre à cette angoisse. Si elle se laisse dévier, ne serait-ce que quelques moments, vers la compétition hiérarchique, la lutte pour la dominance, le créateur risque d’être définitivement perdu pour la création. Il doit s’arranger pour fuir, pour ne perdre aucun instant dans des luttes langagières stériles et n’attacher d’intérêt aux critiques comme aux louanges que si elles sont susceptibles de l’aider ou de l’éclairer dans la poursuite de sa recherche. Il ne doit surtout pas se préoccuper de l’image que les autres se font de lui, image qui sera bien rarement favorable, puisqu’il gêne, bouscule, dérange, sans y être autorisé par son rang hiérarchique. S’il demeure au milieu du bruit, il risque de se laisser entraîner soit à l’excitation de la bataille, soit à la dépression résultant de l’ignorance ou du mépris dont il est l’objet.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg307-308