La culture du viol ; Gazalé

Le premier mérite du viol, du point de vue de celui qui le commet, c’est qu’il bénéficie depuis toujours d’une très grande indulgence sociale et judiciaire. Au Moyen Âge, en Europe, il est considéré comme moins grave que la sodomie entre hommes. Comme l’a montré l’historien Georges Vigarello dans l’ Histoire du viol, il a fallu attendre le dernier tiers du XXeme siècle pour que les agressions sexuelles soient criminalisées et France. Auparavant, même si le viol était réprouvé par la foi et par l’Église, il était en pratique rarement jugé, et faiblement condamné. Rien de très grave : les poursuites n’avaient lieu que si le propriétaire du bien saccagé – père ou époux – pourtait plainte et jugeait que la dégradation de la femme l’avait lui-même spolié.

Le corps des femmes ne leur appartenant pas, il est à celui qui s’en empare. Au Moyen Âge, des bandes de jeunes hommes fougueux, imprégnés d’une véritable culture du viol1, se livraient à des rites de virilité en prenant d’assaut châteaux et villages. Ils y commettaient des viols collectifs en série, comme autant de prouesses forçant l’admiration et nourissant une stimulante compétition. Le risque était très faible, puisque les jeunes filles étaient soupçonnées d’être consentante, dès lors qu’elle s’étaient montrées incapables de se défendre. Et comme elles savaient qu’elles s’exposaient au déshonneur, elles préféraient, la plupart du temps, garder le silence. Passées en quelques minutes du statut de marchandise échangeable, parfois d’une grande valeur, à celui de denrée avariée, elles risquaient d’être inépousables et de n’avoir plus d’autre issue que la prostitution. Des filles perdues.

1 : Georges Vigarello, Histoire du viol, XVIe-XXe siècle, Paris

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 88

Agressivité et fuite; Laborit

La motivation puissante que représente la recherche du bien-être par la consommation peut s’accommoder de l’appartenance de l’individu à un groupe humain. Celui-ci par sa dominance sur les autres groupes peut la satisfaire, même si le système hiérarchique au sein du groupe entretient encore un certains malaise social. Par contre dans une société planétaire, le bien-être par la consommation, s’il peut exister aussi sans doute, ne peut être qu’une retombée indirecte d’un comportement dont il ne peut représenter le but essentiel.

Quelle motivation peut alors découvrir l’homme de demain s’il veut assurer la survie de l’espèce ? Nous avons déjà proposé de détourner son agressivité de son environnement humain, vers son environnement inanimé. De même que la réaction organique à l’agression (ROPA2) a permis la fuite et la lutte contre la bête féroce, puis contre l’ennemi envahissant le territoire, mais ne sert plus à rien lorsqu’elle est mobilisée aujourd’hui contre le patron, le chef d’équipe ou le voisin de palier, que l’on ne peut plus fuir ou faire disparaître, de même l’agressivité qui en est l’expression comportementale est la plus souvent inutilisable dans le réseau sociologique serré qui emprisonne le citadin d’aujourd’hui. Cette motivation qui restera toujours la recherche du plaisir, il faut apprendre à l’homme à en trouver l’assouvissement non plus par l’acquisition seulement de connaissances professionnelles, non plus par une promotion sociale établie suivant les règles de la domination hiérarchique professionnelle, mais dans la créativité, dans l’obtention d’un pouvoir politique par classes fonctionnelles, et dans l’acquisition de l’information généralisée. Il faut le motiver politiquement. Il faut que la politique devienne son activité fondamentale.

2 : ROPA= réaction organique postagressive (H Laborit 1952). Réaction organique à l’agression et choc, Masson et Cie, édit.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 324-325

Le Gynocide-2 ; Gazalé

Pour la fillette qui aura eu la chance de ne pas mourir in utero, la partie ne sera pas facile. Quand l’option choisie pour sceller son sort n’est pas, tout simplement, celle de l’abandon dans un orphelinat-mouroir, elle devra se faire discrète au moment des rituels de deuil qui accompagnent sa naissance, au poison versé dans le biberon, au grain de riz étouffeur ou au linge imbibé d’éther et grandir sans l’apport de protéinique et le suivi médical réservés à ses frères, pour ne parler que des traitements différentiels portant sur le droit à la vie et à la santé, les autres discriminations pouvant presque passer par comparaison, pour secondaires. Pourtant, le fait de ne pas avoir d’existence légale, comme c’est le cas de millions de petites chinoises, constitue aussi, outre un immense handicap en terme d’intégration sociale, un facteur important de risque sanitaire. Car comment soigner une petite fille qui n’a pas de nom ?

Mais le pire est à venir, quand elle sera devenue adulte, car au moindre prétexte, elle risque d’être victime d’un crime dit d’«honneur», comme 5000 autres femmes par an dans le monde. Dans un article intitulé «Au nom de l’«honneur» : crime dans le monde musulman1», la journaliste Sandiren Treiner, commentant un rapport alarmant2, précise «qu’il n’est en aucun cas besoin qu’une femme ait commis quelque acte jugé répréhensible pour être condamnée à mort». «Une suspicion ou une rumeur de «conduite immorale», sur simple allégation, suffit amplement, comme la fait de refuser un mariage arrangé ou de recevoir un appel téléphonique d’un homme. Dans quantité de pays au Moyen-orient, d’Asie du sud et d’Amérique latine, «la mort, sanction suprême, est décidée par le collectif famillial ou le conseil du village en vertu du droit coutumier et ne souffre aucune objection».

Il existe d’autres punitions que la mort, pas nécessairement plus clémentes d’ailleurs, dans certains cas peut-être même pire : il y a d’abord, bien sûr, les coups, surtout quand ils sont recommandés par les textes religieux, comme cette sourate du Coran : «Les femmes vertueuses sont obéissantes […] Et quand à celles dont vous craignez le désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elle dans leur lits et frappez-les» (sourate 4,34). On peut aussi opter pour le jet d’acide dans le visage, très prisé en Inde, au Pakistan et au Bengladesh, parce qu’il promet une défiguration rapide, infamante et irréversible. Mais la sanction la plus jouissive est celle qui consiste à réprimer la femme par la souillure et l’humiliation en la prenant de force.

1 : in Le livre noir de la condition des femmes, coordonné par Sandrine Treinet, postface de Françoise Gaspard, Paris, Points, 2007.

2 : Rapport sur des exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires présenté au conseil économique et social des nations unies et 1999.

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 86-88