Les fausses promesses des OGM ; Bihouix

À entendre leurs laudateurs, souvent bien rémunérés, les plantes génétiquement modifiées seraient la solution pour nourrir la planète affamée tout en réduisant l’impact environnemental. Elles seraient même incontournables pour faire face au défi qui nous attend, à savoir augmenter la production d’un facteur 1.5 à 2 ou plus, en fonction des trois paramètres population/régime alimentaire/niveau de consommation. Ainsi, elles réduiraient l’utilisation de pesticides (en produisant leurs propres molécules de lutte contre les maladies ou les parasites), augmenteraient les rendements, permettraient d’exploiter des terres agricoles plus pauvres, ou plus arides, délaissées aujourd’hui, et même pourraient améliorer les capacités nutritionnelles des plantes.

Diantre ! Examinons de plus près ces promesses. Passons rapidement sur le riz doré riche en vitamine A, mais dont il faudrait absorber plusieurs kilogrammes par jour pour obtenir la dose recommandée. Quelles sont les cultures actuelles d’OGM dans le monde ? (voir figure ci-dessous)

Il s’agit exclusivement de différentes variétés de soja, maïs, coton et colza, qui sont résistante à l’épandage d’herbicides (les fameux Roundup ready de Monsanto), soit possèdent le gène Bt qui leur permet de synthétiser leur propre insecticide, soit combiner les deux caractéristiques.

Sans doute le gène Bt permet-il de réduire l’utilisation d’insecticides, mais sûrement pas de les supprimer. Le coton est ainsi une culture très fragile nécessitant au moins douze traitements par an pour lutter contre les larves de lépidoptères. Le coton Bt permet de réduire ces traitements de 20 à 30 % au mieux. Quant aux variétés tolérantes aux herbicides, elles sont, par définition, faites pour utiliser les herbicides systémiques à grandes échelles, et on constate, dans les pays qui ont adopté les cultures OGM, une augmentation de l’utilisation des herbicides, qui pourrait s’aggraver encore avec l’apparition de mauvaises herbes résistantes au Roundup.

Enfin, les OGM n’augmentent pas les rendements à l’hectare. Tout au plus peuvent-ils améliorer la productivité (en travail humain) en réduisant le nombre de passages pour traiter, donc le nombre d’heure de travail à consacrer à une surface de culture donnée. Et peut-être un rendement meilleur qu’une surface non traitée qui subirait des pertes de récolte, mais pas parce que «ça pousse mieux». Quant aux variétés OGM qui pourraient pousser dans les zones arides, aucune n’a fait ses preuves à ce jour, alors que ces caractéristiques (résistance à la sécheresse ou aux inondations, adaptation aux climats locaux, résistance à certains ravageurs…) existent souvent déjà dans les très nombreuses variétés traditionnelles non OGM.

Les OGM ne sont donc pas une réponse aux problèmes d’une planète affamée, mais une technique – bien hasardeuse, compte tenu des risques potentiels identifiés – pour produire la même quantité, ou peut s’en faut, mais avec moins de monde, en remplaçant du travail humain par des machines et des productions de produits chimiques difficilement biodégradables.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 176-179

Aucune population ne peut croître indéfiniment; Diamond

Certaines populations animales se sont elles-mêmes condamnées à l’extinction en détruisant totalement leur ressources. Vingt-neuf rennes ont été introduits en 1944 sur l’île de Saint Matthew dans la mer de Béring. Ils s’y sont multipliés jusqu’à ce qu’en 1963 leurs descendants atteignent le nombre de 6000. Mais ces animaux se nourrissent de lichens à croissance lente. Sur l’île de Saint-Matthew, la population de ce végétal n’a pas eu la possibilité de se régénérer, à la suite du broutage des rennes, car il était impossible à ce dernier de migrer. Lorsque survint en 1963-1964 un hiver particulièrement rude, tous les animaux moururent à l’exception de 41 femelles et d’un mâle stérile : cette population était donc condamnée à s’éteindre à plus ou moins brève échéance, sur cette île jonchée de squelettes. Un exemple similaire s’est produit avec l’introduction du Lapin dans l’île de Lisianski, à l’ouest de Hawaï, dans la première décennie de ce siècle. En moins de dix ans, ces rongeurs se sont condamnés à l’extinction, dans la mesure où ils ont consommé toutes les plantes de l’île, à l’exception de deux pieds de volubilis et d’une planche de pied de tabac.

Ces exemples de suicide écologique, ainsi que d’autres similaires, ont donc porté sur des populations qui ont soudainement été libérées des facteurs habituels régulant leurs effectifs. Les lapins et les rennes sont normalement la proie de prédateurs, et de plus, les rennes se servent sur les continents de la migration comme d’un régulateur qui les faitr quitter une région, de sorte que celle-ci peut régénérer sa végétation. Mais les îles de Saint Matthew et de Lisianski n’avaient pas de prédateurs, et la migration y était impossible, de sorte que les rennes, de même que les lapins, se nourrissent et se reproduisent sans que rien ne viennent les freiner.

Or, à l’évidence, l’espèce humaine entière s’est elle aussi, récemment affranchie des anciens facteurs limitant ses effectifs. Nous ne sommes plus soumis aux prédateurs depuis longtemps : le médecine du XXème siècle a considérablement la mortalité due aux maladies infectieuses ; et certaines des pratiques majeures de limitation de la démographie, comme l’infanticide, la guerre chronique et l’abstinence sexuelle, sont devenues socialement inacceptables. La population humaine mondiale double à peu près tout les 35 ans. Certes, cela ne représente pas une vitesse d’accroissement démographique aussi élevée que celle du renne à Saint-Matthew. L’île Terre est plus grande que l’île de la mer de Béring, et certaines de nos ressources sont plus renouvelables que les lichens (mais ce n’est pas le cas de toutes, comme le pétrole notamment). Toutefois, l’enseignement fourni par le cas du renne à Saint-Matthew reste à prendre en considération : aucune population ne peut croître indéfiniment.

Jared Diamond ; Le troisième chimpanzé ; Folio essai ; 1992; p 545-547

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Le meurtre, spécificité Humaines ? ; Diamond

Chez les espèces sociales, les meurtres n’impliquent nécessairement que des individus. Mais, chez les espèces sociales de carnivores, comme les lions, les hyènes et les fourmis, les meurtres peuvent prendre la forme d’attaques coordonnées, menées par les membres d’une troupe à l’encontre d’une troupe voisine : il s’agit, autrement dit, de meurtres de masse ou de «guerres». La forme de ces dernières varie d’une espèce à l’autre. Les mâles peuvent épargner les femelles de la troupe voisine et s’accoupler avec elles, tuer les nouveaux-nés et chasser les mâles (cas des singes entelles) ou bien les tuer (cas des lions) ; chez d’autres espèces, les mâles et les femelles sont tués (cas des loups). Hans Kruuk a décrit une bataille entre deux clans d’hyènes dans le cratère du Ngorongoro en Tanzanie : une douzaine d’hyènes environ, appartenant au clan de Scratching Rock, se saisirent d’un mâle du clan de Mungi et lui infligèrent toutes sortes de morsures, particulièrement au ventre, aux pattes et aux oreilles. Ses assaillants le lacérèrent pendant dix minutes environ. Le mâle fut littéralement mis en pièces, et lorsque Hans Kruuk put étudier de plus près ses blessures, il constata qu’il avait été amputé de ses oreilles, de ses testicules et du bout de ses pattes ; de plus, une lésion de la moelle épinière l’avait paralysé, et il présentait de profondes entailles au niveau train arrière et du ventre, et des hémorragies sous-cutanées sur tout le corps.

Pour comprendre l’origine de nos pratiques génocidaires, l’examen du comportement de deux de nos plus proches apparentés, le gorille et le chimpanzé commun, peut-il être éclairant ? N’importe quel biologiste aurait pensé, il n’y a guère, que notre capacité de commettre des meurtres dépassait de loin tout ce que pouvaient perpétrer les grands singes dans ce domaine, dans la mesure où nous semblions seuls capables de manier des outils et de mener des actions de groupe concertées (on inclinait alors même à croire que le meurtre n’existait pas du tout chez nos plus proches apparentés). Les recherches récentes sur les grands singes suggèrent, cependant, que tout gorille ou tout chimpanzé commun court à peu près le même risque de mourir assassiné par ses congénères que l’individu humain moyen. Chez le gorille, par exemple, les mâles se battent pour s’emparer des harems de femelles, et le vainqueur est susceptible de tuer le dépossédé ainsi que ses nouveaux-nés que ce dernier a engendrés. Ce genre de combat est l’une des grandes causes de mortalité chez le mâles adultes et chez les nouveaux-nés dans cette espèce. En moyenne, une femelle gorille perd, au cours de sa vie, au moins un bébé en raison des infanticides pratiqués par le mâles. Réciproquement, 38 pour cent des morts de bébés gorilles sont dues à des infanticides.

Jared Diamond ; Le troisième chimpanzé ; Folio essai ; 1992; p 510-511

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Propagation de l'agriculture; Diamond

Si, avec l’avènement de l’agriculture, l’élite a bénéficié de meilleures conditions de santé, mais que le sort du plus grand nombre s’est déterioré, comment expliquer que la révolution agricole ait été adoptée ?

C’est que l’agriculture pouvait fournir des moyens de subsistance à un plus grand nombre de personnes que la chasse et la cueillette, indépendamment de savoir si elle fournissait en moyenne plus de nourriture à chaque individu. La densité des chasseurs-cueilleurs est typiquement de une ou de moins d’une personne par mile1 carré, tandis qu’elle est en moyenne au moins dix fois plus élevée chez les populations d’agriculteurs. La raison en est, en partie, qu’un hectare de terre cultivée entièrement en plantes comestibles produit bien plus de quintaux de nourriture, et donc permet de nourrir bien plus de bouches, qu’un hectare de forêt parsemé de plantes sauvages comestibles. Une autre raison est aussi, en partie, que les chasseurs-cueilleurs, du fait de leur mode de vie nomade, étaient obligés d’espacer la naissance de leurs enfants d’au moins quatre ans, en recourant à l’infanticide et à d’autres moyens, parcequ’une mère devait porter son bébé jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour suivre les adultes. Les agriculteurs sédentaires, n’avaient pas ce problème ; une femme pouvait mettre, et mettait effectivement au monde un enfant tous les deux ans. Si l’agriculture passa pour un progrès, c’est sans doute parcequ’elle permet la production de bien plus de quintaux de nourriture à l’hectare, entraînant la croissance des populations, puisque la santé et la qualité de vie des Hommes individuellement (y compris sur le plan de la santé) dépendent de la qualité de nourriture par bouche à nourrir.

1:Un mile carré mesure 2.5 km².


Jared Diamond ; Le troisième chimpanzé ; Folio essai ; p 345-346

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Propagation de l'agriculture; Diamond

1 carré, tandis qu’elle est en moyenne au moins dix fois plus élevée chez les populations d’agriculteurs. La raison en est, en partie, qu’un hectare de terre cultivée entièrement en plantes comestibles produit bien plus de quintaux de nourriture, et donc permet de nourrir bien plus de bouches, qu’un hectare de forêt parsemé de plantes sauvages comestibles. Une autre raison est aussi, en partie, que les chasseurs-cueilleurs, du fait de leur mode de vie nomade, étaient obligés d’espacer la naissance de leurs enfants d’au moins quatre ans, en recourant à l’infanticide et à d’autres moyens, parcequ’une mère devait porter son bébé jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour suivre les adultes. Les agriculteurs sédentaires, n’avaient pas ce problème ; une femme pouvait mettre, et mettait effectivement au monde un enfant tous les deux ans. Si l’agriculture passa pour un progrès, c’est sans doute parcequ’elle permet la production de bien plus de quintaux de nourriture à l’hectare, entraînant la croissance des populations, puisque la santé et la qualité de vie des Hommes individuellement (y compris sur le plan de la santé) dépendent de la qualité de nourriture par bouche à nourrir. 1:Un mile carré mesure 2.5 km². Jared Diamond ; Le troisième chimpanzé ; Folio essai ; p 345-346]]>

Effet de l'amélioration de l'hygiène dans les pays sous-technicisés ; Henry Laborit

Enfin, la technologie dans les domaines de l’hygiène a amené la disparition de la plupart des grandes pandémies mondiales. Dans les pays technicisés l’accroissement démographique qui en a résulté a été modéré par l’accroissement et la recherche du bien-être économique de l’individu. Mais dans les pays sous-développés généralement encore au stade agraire et tribal où chaque famille était habituée à perdre beaucoup d’enfants, du fait de la précarité de l’hygiène infantile, cette protection a conduit à une urbanisation rapide qui en l’absence de structures technologiques évaluées a été à l’origine d’un paupérisme catastrophique. L’absence d’échelles hiérarchiques étalées a fait prédominer les crises sur le malaise et permis l’établissement d’une dictature généralement militaire, favorable à l’impérialisme étranger, car elle en profite ainsi que la classe dominante. Les pays d’Amérique Latine me paraissent un exemple de ce processus. La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard. Pg 214]]>

Les paradoxes de la croissance à tout prix; Dix voies d'avenir pour neuf milliards d'humains ; Hance

er et 2 septembre 2012 annonce, en titre de ses pages économiques, « Zetes baisse ». La société Zetes, spécialisée dans l’identification des biens et des personnes, a enregistré pour le premier semestre 2012 un recul de 59 % de son bénéfice, qui reste tout de même de 12 millions d’euros. Ce recul de bénéfice se traduit par une baisse nette de la valeur de l’action de plus de 2 %. Bien que la société soit toujours bénéficiaire, cela signifie que les actionnaires perdent de l’argent. En d’autres termes, pour qu’une société privée soit considérée en croissance, il faut que le bénéfice croisse d’une année à l’autre. Une entreprise qui reste bénéficiaire mais moins que l’année précédente est considérée comme en recul et perd de sa valeur. Ce qui est recherché n’est plus le fait de faire du profit, mais celui d’augmenter en permanence ce profit par rapport à l’année précédente. Pour mieux faire le lien, on pourrait se placer dans la position d’un chef d’entreprise. Il faut donc qu’en continu son entreprise accroisse ses bénéfices pour qu’elle puisse survivre. On pourrait naïvement croire que pour qu’une entreprise soit viable et intéressante pour la société, il suffirait qu’elle vende assez de biens et de services pour payer son personnel, ses coûts de production et dégager un peu de marge bénéficiaire pour réinvestir et pour les périodes plus difficiles. Mais cette conception est dépassée depuis longtemps. Une entreprise n’est qu’un outil pour permettre à un investisseur d’accroître le capital qu’il a placé. Le capital doit s’accroître en permanence ou il disparaît. L’investisseur ne vit pas nécessairement de la croissance de son capital, mais il veut utiliser cette croissance pour accroître sa richesse. La notion même d’un investisseur est floue. Il peut s’agir de petits épargnants, de la classe moyenne ou de personnes particulièrement riches, également de banques, de grands fonds financiers eux-mêmes composés d’actionnaires ou d’autres groupes financiers, ou encore de fonds de pension porteur de l’argent des petits épargnants. Ils constituent des assemblées d’actionnaires qui répondent toutes à la même loi : faire pression sur les conseils d’administration pour qu’ils arrivent à augmenter la productivité, la compétitivité, et finalement le profit. Il faut assure une croissance du profit. De plus en plus, les actionnaires sont des gens ou des personnes morales qui ne sont pas concernés par la vie quotidienne de l’entreprise, par la dispute de deux chefs de services, par des sanitaires qui ne sont plus conformes ou par les émissions excessives de CO2 ou d’autres polluants. Les investisseurs ne connaissent pas la vie du personnel de l’entreprise, de ceux qui font accroître leur capital par leur simple travail. Ils ne connaissent pas leurs rêves, leurs désirs, leurs envies de vacances, leurs enfants, leurs difficultés de fins de mois et leurs craintes quand ils entendent à la radio que la croissance stagne et qu’il va falloir restructurer bien des entreprises, que leur pension risque de ne pas être assurée. Pour atteindre cet objectif permanent d’accroissement du profit, des décisions sont prises en prévision de ces étranges grand-messes que sont les assemblées d’actionnaires. Les dirigeants d’entreprises savent que s’ils ne présentent pas des résultats qui assurent aux actionnaires un retour sur capital toujours en hausse, ils jouent leur poste, leur avenir, leurs rêves, le bien-être de leur famille. Un seul credo : la croissance des bénéfices et de la valeur des actions. Ces actions peuvent être échangées, achetées, vendues en bourses, mais elles sont, en réalité, des fragments de vie humains. Oserait-on définir cette recherche d’accroissement du profit comme une sorte de monstre qui engloutit le travail de tant d’êtres humains, qui règle leur vie ? Le profit ne correspond plus à quelque chose de réel, mais à une mesure virtuelle de l’excédent produit, à ce qui est dégagé au-delà des besoins de la société. Pour qu’il y ait croissance du capital et du profit, il faut qu’il y ait croissance de la production, de la consommation des biens produits ou du revenu produit par les biens. Si ces conditions ne sont pas rencontrées, il faut une réduction des coûts de production, que l’on appelle de façon politiquement correcte un « accroissement de la productivité ». ainsi, la réduction des coûts devient croissance et donc augmentation de la valeur des actions. La consommation est à la fois un flux et une sorte de pompe qui aspire la production et la transforme en croissance économique. Qu’est-ce qui alimente la consommation ? Dans un premier temps, les besoins. Il faut du pain pour nourrir un être humain. Si la population mondiale croît, les besoins en pain croissent et donc il faut en produire plus. Plus de gens y travaillent, et cela est très bien puisqu’il y a plus de main d’œuvre disponible, tout le monde y trouve son compte. Pourtant, dans ce cas, la croissance de la consommation n’engendre pas une croissance du profit. L’accroissement de la production répond à la demande mais génère simplement un status quo dans les flux financiers. Proportionnellement, elle se borne à rencontrer les besoins. Pour qu’il y ait une croissance économique, il faut que le prix du pain augmente et que son coût de production diminue. Dans ce schéma, il n’est pas nécessaire que tout le monde ait du pain, mais il faut que le bénéfice final obtenu par unité de pain vendue s’accroisse plus rapidement que le coût de production à chaque unité de temps. Ce n’est pas grave si tout le monde n’a pas de pain et si tous les besoins ne sont pas couverts. S’il y a pénurie de pain, ou que l’on peut faire croire qu’il risque d’y avoir pénurie de pain, les gens accepteront de payer plus cher pour la même quantité. Même si certains ne le pourront pas. Pour réduire les coûts de production, on peut réduire les coûts de main-d’œuvre en remplaçant les boulangers par des machines, on peut réduire aussi le coûts des matières premières en rétribuant de moins en moins l’agriculteur par kilo de céréales produit et en s’assurant que moins d’agriculteurs produisent plus de céréales. Ils faut donc pousser de moins en moins de gens à travailler de plus en plus. Ceux qui travaillent pourront acheter le pain plus cher et même une chaîne Hi-fi, une voiture et des vacances all-inclusive. Les autres, ceux qui ne travaillent plus, recevront, dans le meilleur des cas, une allocation, revenu de base faible prélevé sur l’excès des bénéfices réalisés en vendant plus cher un pain qui coûte moins. Pour éviter de rogner sur cet excès de bénéfice, on peut aussi prélever plus d’impôts chez ceux qui travaillent encore pour payer l’allocation de ceux qui ne travaillent plus. Grâce à ces allocations, ces derniers pourront, pour la plupart, acheter leur pain, en échange de leur absence de possibilité de travail, indispensable dans une société qui doit réduire ses coûts pour assurer des excédents de bénéfices. Il est encore possible de diminuer le nombre de personnes qui reçoivent cette allocation, en leur expliquant que s’ils n’ont pas retrouvé de travail dans les six mois, c’est de leur faute et que ce n’est quand même pas à la collectivité de subvenir aux besoins de ceux qui ne veulent pas travailler. Voilà ce qui ressemble fort à une caricature et qui nous ramène à la phrase de Malthus. Pourtant, vous pourriez dire que, en réduisant le nombre de personnes nécessaires pour produire le pain, on peut libérer de la main d’œuvre pour produire les chaînes Hi-fi, que l’on pourra alors acheter grâce à l’augmentation du profit qui se traduit par une augmentation des revenus. Bien entendu, vous avez raison. Mais pour accroître les profits sur la production des chaînes Hi-fi, il faut aussi diminuer les coûts et donc le nombre de personnes qui travaillent dans ce secteur. Ou alors, on peut diminuer les cous sans diminuer le nombre de travailleurs mais en diminuant le salaires. C’est ce qu’on appelle la délocalisation. Dans ce cas les profits continuent à s’accroître en produisant des différences dans la distribution géographique des revenus et du travail. Lorsque revenus, travail et profit sont localisés à des endroits différents, c’est ce que l’on appelle la mondialisation. On peut aussi accroître son bénéfice en faisant prendre en charge une partie importante des coûts de production par d’autres de façon indirecte. Ainsi, les effets négatifs sur l’environnement comme la pollution des eaux, de l’air, la perte de biodiversité, les effets sur le climat, les conséquences sociales, les effets sur la santé, la gestion des déchets, etc. ne sont généralement pas comptabilisés comme coûts de production. Les économistes les considèrent comme des externalités. Ces coûts sont alors pris en charge par les collectivités qui doivent lever des impôts pour les satisfaire et donc diminuer le pouvoir d’achat de tout le monde. Paradoxalement, les bénéfices et l’accroissement des profits font généralement l’objet des impôts les moins élevés tout en nécessitant une répartition de la taxation sur tous ceux qui ne bénéficient pas de l’augmentation de ces bénéfices pour couvrir les coûts. La raison en est que, dans notre système économique, c’est la recherche des bénéfices qui en théorie constitue la pompe qui permet l’accroissement économique. Dans ce modèle taxer les bénéfices est donc inconcevable. En poussant le raisonnement à l’extrême, la nécessité d’une croissance continue des profits est une sorte de sous-produit du système économique dominant de notre société. Elle donne l’illusion d’un accroissement global des richesses qui se fait en réalité par une dualisation entre nantis et pauvres, entre Est et Ouest et Nord et Sud aussi. Si le profit généré pouvait être réinjecté en permanences, de manière à couvrir les besoins d’éducation, de santé, de bien-être, de reconnaissance, de travail de chacun dans la société, ce serait parfait. Mais c’est impossible, puisque cela réduirait les possibilités d’accroissement des profits en augmentant les coûts. Le profit se concentre donc dans une frange de la population qui justifie cet état parce qu’elle possède le capital, c’est elle qui prend les risques d’investissement et doit donc être rémunérée en conséquence. Dix voies d’avenir pour neuf milliards d’humains ; Thierry Hance ; Ed. Racine, 2012; Pg48-52  ]]>