Les chefferies traditionnelles, Tainter

D’autres sociétés simples sont organisées à des niveaux plus élevés de différentiation politique. Il existe de véritables positions de rang permanentes où l’autorité réside dans une fonction, plutôt que dans un individu, à laquelle sont inhérents de véritables pouvoirs de commandement. Le rang de chef est souvent quasi-héréditaire. L’inégalité imprègne de telles sociétés, qui tendent à être plus grandes et plus densément peuplées, à un degré en concordance avec leur complexité accrue.

Dans ces sociétés dotées d’un chef et focalisées sur leur centre, l’organisation politique s’étend au-delà du niveau communautaire. Par voie de conséquence, la vie économique, politique et cérémonielle transcende les préoccupations purement locales. Dans les chefferies classiques de Polynésie, des îles entières étaient souvent intégrées dans un régime politique unique. Il y a une économie politique où le rang confère l’autorité de diriger la main-d’œuvre et d’orienter les excédents économiques. La main-d’œuvre peut être mobilisée pour engager des travaux publics d’ampleur impressionnante (par ex, des installations agricoles ou des monuments). La spécialisation économique, les échanges et la coordination sont des aspects caractéristiques.

Les statuts sociaux dans ces sociétés plus complexes, tout en restant ancrés dans la parenté, tendent à être plus établis et plus permanents, plutôt que variables selon la proportion d’individus différents. Au fur et à mesure que le complexité et le nombre de membre augmentent, les individus doivent être de plus en plus organisés socialement, afin que soit prescrit un comportement approprié entre les personnes, plus par la structure impersonnelle de la société et moins par les relations familiales. L’épitomé1 de ceci est la position de chef, devenue alors une véritable fonction s’étendant au-delà de la durée de vie de tout titulaire individuel.

Dans de tels territoires tribaux, l’autorité de commander n’est pas sans limites. Le chef est restreint dans ses actions par les liens de parenté et par la possession, non pas d’un monopole de la force, mais seulement d’un avantage marginal. Les revendications de ses partisans obligent un chef à répondre positivement à leurs requêtes. La générosité du chef est la base de la politique et de l’économie : la redistribution vers le bas des ressources amassées garantit la loyauté.

Les ambitions du chef, comme celles des grands hommes, sont donc structurellement limitées. Trop d’allocation de ressources à l’appareil du chef et trop peu de retour au niveau local engendrent la résistance. La conséquence est que les chefferies traditionnelles ont tendance à subir des cycles de centralisation et de décentralisation, plus ou moins comme les systèmes du grand homme, mais à partir d’un différentiel plus élevé2.

Les chefferies montrent beaucoup de similitudes avec les systèmes plus complexes organisés par un État, mais elles sont toujours considérées par la plupart des anthropologues comme étant solidement ancrées dans les catégories de sociétés simples ou «primitives». Elles sont limitées par les obligations de la parenté et l’absence de véritable force de coercition. À partir du moment où sont apparues les organisations humaines que nous qualifions aujourd’hui d’État, ces limitations ont été surmontées.

1 : du grec ancien ἐπιτέμνειν / epitemnein, « abréger ») est le condensé d’une chose

2 : Sahlins Marshall D., Poor man, Rich Man, Chief : Political types in Melanesia and Polynesia, Comparative studies in society and history 5, 1963 pp. 285-303 ; Sahlins Marshall D., Tribesman, Prentice-Hall, Englewood Cliffs, 1968 ; Service Elman R., Primitive Social Organization, an evolutionary perpective. Random House, New York, 1962 ; Fried Morton H., The evolution of political seciety, an essay in political anthropology, Random House, New York, 1967 ; Gluckman Max, Politics, law and ritual in tribal siciety : Aldine, Chicago,1965; Leach Edmund R., Political system of Highland Burma. Beacon Press, Boston, 1954.

L’effondrement des sociétés complexes ; Joseph A. Tainter ; édition française, Le retour aux sources, 2013, p. 28-29

Le mirage de l’aquaculture ; Bihouix

Le poisson est en voie d’épuisement et partout les stocks sont victimes de surpêche. Comme pour les rendements dans l’énergie, il y a un indicateur qui ne trompe pas : c’est la chute du CPUE, le catch per unit effort, qui indique que l’on utilise des bateaux toujours plus puissants, plus gros, plus équipés de hautes technologies (voir par exemple l’équipement sonar des thoniers-senneurs pour détecter et identifier les bancs), que l’on pêche toujours plus profond (on retrouve dans nos assiettes des poissons d’eaux profondes qui peuvent avoir jusqu’à 130 ans d’âge), sans pour autant augmenter la quantité de prise mondiale. Elle est au contraire en stagnation ou légère baisse, à 95 millions de tonnes par an.

Heureusement, disent les optimistes béats, l’aquaculture se développe ! Elle serait la réponse à la pénurie de poisson et à l’effondrement des pêcheries dans le monde entier. Mais il y a un hic : nous mangeons des poissons plutôt carnivores, même des superprédateurs des océans, des bars, des thons, des espadons, des ailerons de requins, de «niveau trophique» 4 ou plus. Il faut donc 3 à 4 kg de poisson sauvage pour faire 1 kg de poisson d’élevage comme le saumon ou la daurade ! Et 20 % des prises mondiales, joliment dénommées «poissons fourrage», comme les anchois péruviens, sont déjà consacrées à l’aquaculture… Il n’y a donc pas de miracle à attendre de ce côté-là (sauf en passant à des poissons végétariens, ce que font les Chinois avec leur important élevage de carpes) et il faudra faire «maigre».

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 188-189

Le système du grand Homme, Tainter

Les Mélanésiens natifs qualifient souvent un individu aussi ambitieux de «Grand homme», terme qui est entré dans l’usage anthroplologique1. Un grand homme s’efforce de construire un groupe de partisans, mais n’y parvient jamais de façon permanente. Étant donné que son influence se limite à sa faction, l’étendre implique augmenter le nombre de ses partisans. Conjointement, la loyauté des partisans déjà acquis doit être constamment renouvelée au moyen de largesses. D’où la tension suivante : alors que des ressources sont affectées pour élargir la faction, celles qui sont disponibles pour maintenir les loyautés antérieures ne peuvent que décliner. Au fur et à mesure qu’un grand homme tente d’étendre sa sphère d’influence, il a de fortes chances de perdre le tremplin qui lui a permis de l’obtenir. Les systèmes du grand homme contiennent ainsi une limitation structurelle intrinsèque de leur portée, de leur étendue et de leur durabilité2.

1 : par ex Sahlins Marshall D., Poor man, Rich Man, Chief : Political types in Melanesia and Polynesia, Comparative studies in society and history 5, 1963 pp. 285-303

2 : Sahlins Marshall D., Poor man, Rich Man, Chief : Political types in Melanesia and Polynesia, Comparative studies in society and history 5, 1963 pp. 285-303 ; Sahlins Marshall D., Tribesman, Prentice-Hall, Englewood Cliffs, 1968

L’effondrement des sociétés complexes ; Joseph A. Tainter ; édition française, Le retour aux sources, 2013, p. 28

Toilette sèche vs système moderne ; Bihouix

Un dernier mot cependant à ceux que les toilettes sèches dégoûteraient : on n’a pas tant que cela évolué par rapport au moyen âge dans notre système de gestion des eaux. On capte de l’eau potable dans les fleuves (en partie au moins, et le reste dans les nappes phréatiques) et on y rejette les eaux usées. La différence est qu’il y a maintenant un traitement après captage et avant rejet. Mais l’aval des uns étant l’amont des autres, à moins d’habiter à la montagne, on boit littéralement les eaux usées des camarades qui habitent en amont. On évite donc les dérangements intestinaux grâce au Chlore, essentiellement. Est-ce tellement plus ragoûtant que des toilettes sèches à la sciure ? Et n’en profitez pas pour vous précipiter sur l’eau en bouteille !

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 187

Sociétés autonomes et indépendantes, Tainter

Les citoyens des sociétés complexes modernes ne réalisent généralement pas que nous sommes une anomalie le l’Histoire. Tout au long des millions d’années où des humains identifiables en tant que tels sont reconnus avoir vécu, l’unité politique courante était la petite communauté autonome, agissant indépendamment et étant en grande partie autosuffisante. Robert Carneiro1 a estimé que 99,8 % de l’histoire de l’humanité a été dominé par ces communautés locales autonomes. C’est au cours des six mille dernières années seulement que quelque chose d’inhabituel est apparu : des États indépendants, hiérarchisés et organisés, qui sont la référence majeure pour notre expérience politique contemporaine. Les sociétés complexes, une fois établies, ont tendance à s’étendre et à dominer, si bien qu’aujourd’hui elles contrôlent la plupart des terres et des habitants de la planète, et sont perpétuellement contrariées par celles et ceux qui restent hors de leur portée. Un dilemme en émerge : aujourd’hui ce sont surtout les formes politiques qui sont une anomalie de l’Histoire que nous connaissons bien ; nous pensons qu’elles sont normales et la majorité de l’expérience humaine nous est étrangère. Il n’est guère surprenant que l’effondrement soit perçu avec autant d’effroi.

Les petites communautés acéphales qui ont dominé notre histoire n’étaient pas homogènes. Le degré de variation parmi de telles sociétés est élevé. Bien qu’elles soient caractérisées (comparées à nous) comme étant «simples», ces sociétés montrent néanmoins des variations de taille, de complexité, de hiérarchisation, de différentiation économique et autres facteurs. C’est à partir de cette variation que nombre de nos théories sur l’évolution culturelle ont été développées.

Les sociétés plus simples sont bien sûr comparativement plus petites. Elles comptent d’une poignée d’individus à plusieurs milliers, qui sont unis au sein d’unités socio-politiques englobant des territoires proportionnellement petits. De telles sociétés ont tendance à être organisées sur la base de la parenté, avec un statut familial, et centrées sur l’individu. Dans une telle société, tout le monde ou presque se connaît et peut classer chacun individuellement en fonction de sa position et de sa distance dans un tissu de relations familiales2.

Le leadership dans les sociétés les plus simples a tendance à être minimal. Il est personnel et charismatique, et il n’existe que pour les objectifs propres. Le contrôle hiérarchique n’est pas institutionnalisé, mais il est limité à des sphères d’activité définies et à des moments spécifiques, et repose sur la persuasion3. Sahlins a saisi l’essence de la petite chefferie dans ces sociétés. Le détenteur d’une telle position est un orateur, un maître de cérémonies, ne disposant par ailleurs que de peu d’influence, peu de fonctions et aucun privilège ou pouvoir de coercition. Un mot prononcé par un tel chef, note Sahlins, «et tout le monde fait ce qui lui plaît»4.

Dans cette société, l’égalité réside dans l’accès individuel direct aux ressources de subsitance, dans la mobilité et la possibilité de se retirer simplement d’une situation sociale intenable, ainsi que dans les conventions qui empêchent l’accumulation économique et imposent le partage. Les chefs, lorsqu’ils existent, sont contraints de n’exercer aucune autorité, de ne pas accumuler de richesses ni d’acquérir un prestige excessif. Quand il existe des différences dans le contrôle économique des ressources, celles-ci doivent être exercées avec générosité5.

Soit l’expression de l’ambition personnelle est réprimée, soit celle-ci est canalisée afin de satisfaire le bien public. La voie vers une position publique élevée consiste à acquérir un excédent de ressources de subsistance et à la distribuer de façon à acquérir du prestige au sein de la communauté et à se créer des partisans et une faction6. Quand plusieurs individus ambitieux suivent cette voie, ils se font concurrence constante et s’engagent dans une lutte de position. Le résultat est un environnement politique instable et fluctuant, dans lequel des chefs éphémères connaissent l’ascension puis la chute, et où la mort d’un chef entraîne la disparition de sa faction et le regroupement politique inconditionnel.

1 : Carneiro Robert L., Political expansion as an expression of the principle of competitive exclusion. In Origins of the state : the anthropology of political evolution, edited by Ronald Cohen and Elman R. Service, 1978, p.219 ; institute for the study of Human issues, Philaderphia.

2: Service Elman R., Primitive Social Organization, an evolutionary perpective. Random House, New York, 1962

3: Service, 1962 ; Fried Morton H., The evolution of political seciety, an essay in political anthropology, Random House, New York, 1967

4: Sahlins Marshall D., Tribesman, Prentice-Hall, Englewood Cliffs, 1968, p.21

5: Gluckman Max, Politics, law and ritual in tribal siciety : Aldine, Chicago,1965 ; Woodburn James, Egalitarian societies,. Man 17, pp. 431-451, 1982

6: Service, 1962 ; Gluckman, 1965 ; Sahlins Marshall D., Poor man, Rich Man, Chief : Political types in Melanesia and Polynesia, Comparative studies in society and history 5, 1963 pp. 285-303 ; Sahlins Marshall D., Tribesman, Prentice-Hall, Englewood Cliffs, 1968

L’effondrement des sociétés complexes ; Joseph A. Tainter ; édition française, Le retour aux sources, 2013, pp. 27-28

Absurdité du système moderne d’épuration d’eaux ; Bihouix

Avec l’élevage et l’agriculture répartis sur les mêmes territoires, on améliore grandement la question des engrais, qui peuvent redevenir majoritairement organiques : fumiers et déchets d’abattoir (os, corne, sang desséché) pour l’azote (N) et le Phosphate (P), ou cendre de potassium (K)…

Cependant, le principe de Lavoisier étant toujours valable, il reste les nutriments présents dans les aliments que l’on prélève à la terre, et qu’il faut, à un moment ou à un autre, retourner – ce que l’on ne fait pas actuellement, d’où la compensation par des amendements de synthèse ou miniers. J’en arrive donc à la partie délicate du «programme», puisqu’il faudrait, idéalement récupérer les précieux azote, phosphore et potassium dans les matières fécales. Pour ces dernières, ce fut une longue habitude des paysans et maraîchers périurbains que de récolter goulûment, après passage intermédiaire par les «voiries», la «poudrette» issue des excreta urbains.

Disons que, sous nos latitudes, à peu près toutes les eaux usées passent par une station d’épuration, ou en fosse septique. Deux possibilités : soit on capte «à la source» (toilettes sèches en habitat individuel, récupération séparée des urines en habitat collectif, avec des exemples en Europe du Nord…), soit on récupère les boues en sortie de station d’épuration. Mais ces boues, dans le système actuel, sont fortement polluées : par les produits chimiques présents dans les eaux usées – cosmétique, produits d’entretien, peintures, médicaments… – et par les polluants léchés sur les sols par les eaux de pluie, majoritairement en provenance des pots d’échappement et des pneus des véhicules. En réduisant à la source la pollution (produits ménager et cosmétiques «bio», réduction très forte de l’utilisation des véhicules en ville), on pourrait réduire la pollution de ces boues , mais pas complètement sans doute, à cause de la pollution déjà présente sur tous les sols artificialisés, qui mettra longtemps à partir, ou ne partira pas du tout, quand c’est le bitume lui-même qui contient des métaux lourds.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 186-187

Les sociétés après l’effondrement-2, Tainter

Cause ou conséquences, peu importe, la réduction rapide et prononcée de la population et de sa densité va de pair avec l’effondrement. Non seulement les populations urbaines diminuent considérablement, mais c’est également le cas des populations de soutien dans les régions rurales. De nombreux villages sont abandonnés simultanément. Le niveau démographique et le taux d’implantations humaines peut baisser jusqu’à revenir à celui de siècles ou même de millénaires précédents.

Des sociétés plus simples qui s’effondrent, comme les Iks, ne possèdent manifestement pas ces caractéristiques de complexité. Pour elles, l’effondrement entraîne la perte des éléments communs aux structures de groupe ou tribales – les lignées et les clans, la réciprocité et autres obligations entre membre de la même famille, la structure politique villageoise, les relations de respect et d’autorité, et la répression des comportements asociaux. Pour un tel peuple, l’effondrement a sûrement conduit à une situation où seul le plus fort survit, mais ainsi que Turnbull1 le souligne, ce n’est qu’un ajustement logique à leur condition désespérée.

Dans une société complexe qui s’est effondrée, il apparaîtrait donc que la structure commune qui fournit les services de soutien à la population perd de sa capacité ou disparaît entièrement. Les gens ne peuvent plus compter ni sur une défense extérieure ni sur l’ordre à l’intérieur, pas plus que sur l’entretien des ouvrages publics ou la distribution de denrées alimentaires et de marchandises. L’organisation se réduit au niveau économiquement soutenable le plus simple, si bien qu’une variété de régimes politiques en conflit les uns contre les autres existent là où régnait la paix et l’unité. Les populations qui subsistent doivent devenir autosuffisantes au niveau local, à un degré jamais vu depuis plusieurs générations. Les groupes qui étaient auparavant des partenaires économiques et politiques sont désormais des étrangers, voire même des concurrents menaçants. D’où que l’on regarde, le monde se rétracte perceptiblement et, par-delà l’horizon, se trouve l’inconnu.

Avec ce modèle, il ne faut guère s’étonner que tant de gens, aujourd’hui, aient peur de l’effondrement. Même parmi ceux qui décrient les excès de la société industrielle, sa possible fin doit sûrement être considérée comme catastrophique. Que l’effondrement soit universellement une catastrophe n’est cependant pas aussi certain !

1 : Turnbull, Colin M. (1978). Rethinking the Ik. A functional non-social system. In Extinction and survival in Human populations, edited by Charles D. Laughlin, Jr. and Ivan A. Brady, pp. 49-75. Columbia University Press, New York.

L’effondrement des sociétés complexes ; Joseph A. Tainter ; édition française, Le retour aux sources, 2013, pp. 24

Récompense, Le système technicien, Ellul

L’Homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent d’en surmonter les inconvénients. […] la diversité de nourriture, la croissance de consommation d’azotés et de glucose n’est pas une surcharge due à la gourmandise mais une réponse compensatoire aux dépenses nerveuses impliquées par cette vie technicisée.

Jacques Ellul. Le système technicien, Paris, Calman-Lévy, 1977, pg 74

Les sociétés après l’effondrement, Tainter

Les écrivains et les producteurs de films à succès ont développé une image cohérente de ce que pourrait être la vie après l’effondrement de la société industrielle. Avec quelques variations, le tableau qui émerge est celui d’une guerre hobbésienne de tous contre tous, à l’image de la situation que connaissent les Iks, étendue à la planète. Seuls les forts survivent ; les faibles sont persécutés, volés et tués. Il y a une lutte pour la nourriture et le combustible. Quelle que soit l’autorité centrale qui subsiste, celle-ci manque de ressources pour réimposer l’ordre. Des bandes de survivants estropiés et impitoyables récupèrent ce qu’ils peuvent dans les ruines de la grandeur déchue. L’herbe poussent dans les rues. Il n’y a pas d’objectifs plus élevé que de survivre. Quiconque a lu des livres-catastrophe modernes, ou vu leurs adaptations à l’écran, reconnaîtra ce script. Il a largement contribué aux appréhensions actuelles de l’effondrement.

Un tel scénario, bien que manifestement dramatisé à l’excès, contient de nombreux éléments qui se vérifient dans les effondrements passés. Prenez en considération par exemple, le récit que fait Casson sur le retrait de la puissance romaine de Grande-Bretagne :

De 100 à 400 apr. J.-C., l’ensemble de la Grande-Bretagne, à l’exception de sa partie septentrionale, était une campagne plaisante et paisible comme elle l’est aujourd’hui […] Mais, à partir de l’an 500, tout avait disparu et les pays était retourné à une condition qu’il n’avait probablement jamais connu auparavant. Il n’y avait plus de trace de sécurité publique, aucune grande demeure, des municipalités déclinantes, toutes les villas et la plupart des villes romaines avaient été incendiées, abandonnées, pillées et laissées à l’habitation des fantômes (1, p.164)

Casson n’exerçait pas une licence poétique, car il avait été témoin de la décomposition de l’ordre à Istanbul après la la désintégration de l’autorité turque en 1918 :

[…] les troupes alliées […] ont découvert une ville qui était morte. Le gouvernement turc avait tout simplement cessé de fonctionner. La fourniture d’électricité était défaillante et intermittente. Les trams abandonnés, qui n’étaient plus en état de fonctionner, jonchaient les rues. Il n’y avait aucun service de tramways, aucun nettoyage des rues et les forces de police devenues essentiellement des bandits, vivaient du chantage exercé sur les citoyens en lieu et place d’un salaire. Des cadavres gisaient au coin des rues et, au bord des chemins, il y avait des chevaux morts partout, et aucune organisation pour les enlever. Le tout-à-l’égout ne fonctionnait pas et l’eau n’était pas potable. Tout cela était le résultats de seulement trois semaines d’abandon de leurs obligations par les autorités civiles (1, p. 217-218)

Basées sur les aperçus livrés dans les pages précédentes et l’excellent résumé de Colin Renfrew (2, pp. 482-485), les caractéristiques des sociétés après leur effondrement pourraient se résumer comme suit :

Avant tout, il y a un arrêt complet de l’autorité et du contrôle central. Avant l’effondrement, des révoltes et des mouvements séparatistes dans les provinces signalent l’affaiblissement du centre politique. Souvent, les revenus du gouvernement baissent. Les prétendants étrangers prospèrent de plus en plus. Avec des revenus plus faibles, l’armée devient inefficace. La population est de plus en plus mécontente au fur et à mesure que la hiérarchie cherche à mobiliser les ressources pour relever le défi.

Avec la désintégration, la direction centrale n’est plus possible. L’ancien centre politique subit une perte importante de domination et de pouvoir. Souvent mis à sac, il peut finalement être abandonné. De petits États insignifiants, dont peut faire partie l’ancienne capitale, apparaissent sur le territoire qui était autrefois unifié. Assez souvent, ils s’affrontent pour la domination, si bien que s’ensuit une période de conflit incessants.

La protection de la loi érigée au-dessus de la population est éliminée. L’anarchie peut prévaloir pendant un temps, comme dans la première période intermédiaire égyptienne, mais l’ordre sera finalement restauré. La construction de monuments et l’art, soutenus par les fonds publics, cessent d’exister. L’analphabétisme peut revenir entièrement et, si ce n’est pas le cas, il progresse de façon si radicale qu’une période sombre survient.

Les populations qui demeurent dans les centres urbains ou politiques réutilisent l’architecture d’une façon caractéristique. Il y a peu de construction nouvelles, et celles qui sont expérimentées se concentrent sur l’adaptation d’immeubles existants. Les grandes pièces seront subdivisées, des façades peu solides seront construites et l’espace public sera converti en espace privé. Tandis que des tentatives peuvent être faites de maintenir une version atténuée du cérémonialisme antérieur, on laisse les anciens monuments tomber en décrépitude. Il est possible que les gens habitent dans les pièces des étages plus élevés au fur et à mesure que ceux du bas se détériorent. Les monuments sont souvent dépouillés et servent de sources pratiques pour les matériaux de construction. Lorsqu’un bâtiment commence à s’effondrer, les habitants se contentent de déménager dans un autre.

Les palais et les infrastructures centrales d’entreposage peuvent être abandonnés en même temps que le redistribution centralisée de marchandises et de denrées alimentaires ou les échanges marchands. Les échanges de longue distance et le commerce locale peuvent être sensiblement réduits et la spécialisation artisanale prend fin ou décline. Les besoins matériels et de subsistance en viennent à être pourvus sur la base de l’autosuffisance locale. Le déclin de l’interaction régionale conduit à la création de styles locaux pour des articles, comme la poterie, qui connaissaient auparavant une large diffusion. La technologie, aussi bien mobile que fixe (par ex, les systèmes de génie hydrauliques), retrouve des formes plus simples qui peuvent être développées et entretenues au niveau local, sans l’assistance d’une bureaucratie qui n’existe plus.

1 : Casson Stanley, 1937. Progress and Catastrophe : an Anatomy of Human Adventure. Harper and brothers, New York and London.

2 : Renfrew Colin, System Collapse as Social transfrmation. Catastrophe an anastrophe in early states societies. In Transformations : Mathematical approaches to Culture Change, edited by Colin Renfrew & Kenneth L. Cooke, pp. 481-506. Academie Press, New York

L’effondrement des sociétés complexes ; Joseph A. Tainter ; édition française, Le retour aux sources, 2013, pp. 22-24

Les fausses promesses des OGM ; Bihouix

À entendre leurs laudateurs, souvent bien rémunérés, les plantes génétiquement modifiées seraient la solution pour nourrir la planète affamée tout en réduisant l’impact environnemental. Elles seraient même incontournables pour faire face au défi qui nous attend, à savoir augmenter la production d’un facteur 1.5 à 2 ou plus, en fonction des trois paramètres population/régime alimentaire/niveau de consommation. Ainsi, elles réduiraient l’utilisation de pesticides (en produisant leurs propres molécules de lutte contre les maladies ou les parasites), augmenteraient les rendements, permettraient d’exploiter des terres agricoles plus pauvres, ou plus arides, délaissées aujourd’hui, et même pourraient améliorer les capacités nutritionnelles des plantes.

Diantre ! Examinons de plus près ces promesses. Passons rapidement sur le riz doré riche en vitamine A, mais dont il faudrait absorber plusieurs kilogrammes par jour pour obtenir la dose recommandée. Quelles sont les cultures actuelles d’OGM dans le monde ? (voir figure ci-dessous)

Il s’agit exclusivement de différentes variétés de soja, maïs, coton et colza, qui sont résistante à l’épandage d’herbicides (les fameux Roundup ready de Monsanto), soit possèdent le gène Bt qui leur permet de synthétiser leur propre insecticide, soit combiner les deux caractéristiques.

Sans doute le gène Bt permet-il de réduire l’utilisation d’insecticides, mais sûrement pas de les supprimer. Le coton est ainsi une culture très fragile nécessitant au moins douze traitements par an pour lutter contre les larves de lépidoptères. Le coton Bt permet de réduire ces traitements de 20 à 30 % au mieux. Quant aux variétés tolérantes aux herbicides, elles sont, par définition, faites pour utiliser les herbicides systémiques à grandes échelles, et on constate, dans les pays qui ont adopté les cultures OGM, une augmentation de l’utilisation des herbicides, qui pourrait s’aggraver encore avec l’apparition de mauvaises herbes résistantes au Roundup.

Enfin, les OGM n’augmentent pas les rendements à l’hectare. Tout au plus peuvent-ils améliorer la productivité (en travail humain) en réduisant le nombre de passages pour traiter, donc le nombre d’heure de travail à consacrer à une surface de culture donnée. Et peut-être un rendement meilleur qu’une surface non traitée qui subirait des pertes de récolte, mais pas parce que «ça pousse mieux». Quant aux variétés OGM qui pourraient pousser dans les zones arides, aucune n’a fait ses preuves à ce jour, alors que ces caractéristiques (résistance à la sécheresse ou aux inondations, adaptation aux climats locaux, résistance à certains ravageurs…) existent souvent déjà dans les très nombreuses variétés traditionnelles non OGM.

Les OGM ne sont donc pas une réponse aux problèmes d’une planète affamée, mais une technique – bien hasardeuse, compte tenu des risques potentiels identifiés – pour produire la même quantité, ou peut s’en faut, mais avec moins de monde, en remplaçant du travail humain par des machines et des productions de produits chimiques difficilement biodégradables.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 176-179