Les sociétés après l’effondrement, Tainter

Les écrivains et les producteurs de films à succès ont développé une image cohérente de ce que pourrait être la vie après l’effondrement de la société industrielle. Avec quelques variations, le tableau qui émerge est celui d’une guerre hobbésienne de tous contre tous, à l’image de la situation que connaissent les Iks, étendue à la planète. Seuls les forts survivent ; les faibles sont persécutés, volés et tués. Il y a une lutte pour la nourriture et le combustible. Quelle que soit l’autorité centrale qui subsiste, celle-ci manque de ressources pour réimposer l’ordre. Des bandes de survivants estropiés et impitoyables récupèrent ce qu’ils peuvent dans les ruines de la grandeur déchue. L’herbe poussent dans les rues. Il n’y a pas d’objectifs plus élevé que de survivre. Quiconque a lu des livres-catastrophe modernes, ou vu leurs adaptations à l’écran, reconnaîtra ce script. Il a largement contribué aux appréhensions actuelles de l’effondrement.

Un tel scénario, bien que manifestement dramatisé à l’excès, contient de nombreux éléments qui se vérifient dans les effondrements passés. Prenez en considération par exemple, le récit que fait Casson sur le retrait de la puissance romaine de Grande-Bretagne :

De 100 à 400 apr. J.-C., l’ensemble de la Grande-Bretagne, à l’exception de sa partie septentrionale, était une campagne plaisante et paisible comme elle l’est aujourd’hui […] Mais, à partir de l’an 500, tout avait disparu et les pays était retourné à une condition qu’il n’avait probablement jamais connu auparavant. Il n’y avait plus de trace de sécurité publique, aucune grande demeure, des municipalités déclinantes, toutes les villas et la plupart des villes romaines avaient été incendiées, abandonnées, pillées et laissées à l’habitation des fantômes (1, p.164)

Casson n’exerçait pas une licence poétique, car il avait été témoin de la décomposition de l’ordre à Istanbul après la la désintégration de l’autorité turque en 1918 :

[…] les troupes alliées […] ont découvert une ville qui était morte. Le gouvernement turc avait tout simplement cessé de fonctionner. La fourniture d’électricité était défaillante et intermittente. Les trams abandonnés, qui n’étaient plus en état de fonctionner, jonchaient les rues. Il n’y avait aucun service de tramways, aucun nettoyage des rues et les forces de police devenues essentiellement des bandits, vivaient du chantage exercé sur les citoyens en lieu et place d’un salaire. Des cadavres gisaient au coin des rues et, au bord des chemins, il y avait des chevaux morts partout, et aucune organisation pour les enlever. Le tout-à-l’égout ne fonctionnait pas et l’eau n’était pas potable. Tout cela était le résultats de seulement trois semaines d’abandon de leurs obligations par les autorités civiles (1, p. 217-218)

Basées sur les aperçus livrés dans les pages précédentes et l’excellent résumé de Colin Renfrew (2, pp. 482-485), les caractéristiques des sociétés après leur effondrement pourraient se résumer comme suit :

Avant tout, il y a un arrêt complet de l’autorité et du contrôle central. Avant l’effondrement, des révoltes et des mouvements séparatistes dans les provinces signalent l’affaiblissement du centre politique. Souvent, les revenus du gouvernement baissent. Les prétendants étrangers prospèrent de plus en plus. Avec des revenus plus faibles, l’armée devient inefficace. La population est de plus en plus mécontente au fur et à mesure que la hiérarchie cherche à mobiliser les ressources pour relever le défi.

Avec la désintégration, la direction centrale n’est plus possible. L’ancien centre politique subit une perte importante de domination et de pouvoir. Souvent mis à sac, il peut finalement être abandonné. De petits États insignifiants, dont peut faire partie l’ancienne capitale, apparaissent sur le territoire qui était autrefois unifié. Assez souvent, ils s’affrontent pour la domination, si bien que s’ensuit une période de conflit incessants.

La protection de la loi érigée au-dessus de la population est éliminée. L’anarchie peut prévaloir pendant un temps, comme dans la première période intermédiaire égyptienne, mais l’ordre sera finalement restauré. La construction de monuments et l’art, soutenus par les fonds publics, cessent d’exister. L’analphabétisme peut revenir entièrement et, si ce n’est pas le cas, il progresse de façon si radicale qu’une période sombre survient.

Les populations qui demeurent dans les centres urbains ou politiques réutilisent l’architecture d’une façon caractéristique. Il y a peu de construction nouvelles, et celles qui sont expérimentées se concentrent sur l’adaptation d’immeubles existants. Les grandes pièces seront subdivisées, des façades peu solides seront construites et l’espace public sera converti en espace privé. Tandis que des tentatives peuvent être faites de maintenir une version atténuée du cérémonialisme antérieur, on laisse les anciens monuments tomber en décrépitude. Il est possible que les gens habitent dans les pièces des étages plus élevés au fur et à mesure que ceux du bas se détériorent. Les monuments sont souvent dépouillés et servent de sources pratiques pour les matériaux de construction. Lorsqu’un bâtiment commence à s’effondrer, les habitants se contentent de déménager dans un autre.

Les palais et les infrastructures centrales d’entreposage peuvent être abandonnés en même temps que le redistribution centralisée de marchandises et de denrées alimentaires ou les échanges marchands. Les échanges de longue distance et le commerce locale peuvent être sensiblement réduits et la spécialisation artisanale prend fin ou décline. Les besoins matériels et de subsistance en viennent à être pourvus sur la base de l’autosuffisance locale. Le déclin de l’interaction régionale conduit à la création de styles locaux pour des articles, comme la poterie, qui connaissaient auparavant une large diffusion. La technologie, aussi bien mobile que fixe (par ex, les systèmes de génie hydrauliques), retrouve des formes plus simples qui peuvent être développées et entretenues au niveau local, sans l’assistance d’une bureaucratie qui n’existe plus.

1 : Casson Stanley, 1937. Progress and Catastrophe : an Anatomy of Human Adventure. Harper and brothers, New York and London.

2 : Renfrew Colin, System Collapse as Social transfrmation. Catastrophe an anastrophe in early states societies. In Transformations : Mathematical approaches to Culture Change, edited by Colin Renfrew & Kenneth L. Cooke, pp. 481-506. Academie Press, New York

L’effondrement des sociétés complexes ; Joseph A. Tainter ; édition française, Le retour aux sources, 2013, pp. 22-24

Les fausses promesses des OGM ; Bihouix

À entendre leurs laudateurs, souvent bien rémunérés, les plantes génétiquement modifiées seraient la solution pour nourrir la planète affamée tout en réduisant l’impact environnemental. Elles seraient même incontournables pour faire face au défi qui nous attend, à savoir augmenter la production d’un facteur 1.5 à 2 ou plus, en fonction des trois paramètres population/régime alimentaire/niveau de consommation. Ainsi, elles réduiraient l’utilisation de pesticides (en produisant leurs propres molécules de lutte contre les maladies ou les parasites), augmenteraient les rendements, permettraient d’exploiter des terres agricoles plus pauvres, ou plus arides, délaissées aujourd’hui, et même pourraient améliorer les capacités nutritionnelles des plantes.

Diantre ! Examinons de plus près ces promesses. Passons rapidement sur le riz doré riche en vitamine A, mais dont il faudrait absorber plusieurs kilogrammes par jour pour obtenir la dose recommandée. Quelles sont les cultures actuelles d’OGM dans le monde ? (voir figure ci-dessous)

Il s’agit exclusivement de différentes variétés de soja, maïs, coton et colza, qui sont résistante à l’épandage d’herbicides (les fameux Roundup ready de Monsanto), soit possèdent le gène Bt qui leur permet de synthétiser leur propre insecticide, soit combiner les deux caractéristiques.

Sans doute le gène Bt permet-il de réduire l’utilisation d’insecticides, mais sûrement pas de les supprimer. Le coton est ainsi une culture très fragile nécessitant au moins douze traitements par an pour lutter contre les larves de lépidoptères. Le coton Bt permet de réduire ces traitements de 20 à 30 % au mieux. Quant aux variétés tolérantes aux herbicides, elles sont, par définition, faites pour utiliser les herbicides systémiques à grandes échelles, et on constate, dans les pays qui ont adopté les cultures OGM, une augmentation de l’utilisation des herbicides, qui pourrait s’aggraver encore avec l’apparition de mauvaises herbes résistantes au Roundup.

Enfin, les OGM n’augmentent pas les rendements à l’hectare. Tout au plus peuvent-ils améliorer la productivité (en travail humain) en réduisant le nombre de passages pour traiter, donc le nombre d’heure de travail à consacrer à une surface de culture donnée. Et peut-être un rendement meilleur qu’une surface non traitée qui subirait des pertes de récolte, mais pas parce que «ça pousse mieux». Quant aux variétés OGM qui pourraient pousser dans les zones arides, aucune n’a fait ses preuves à ce jour, alors que ces caractéristiques (résistance à la sécheresse ou aux inondations, adaptation aux climats locaux, résistance à certains ravageurs…) existent souvent déjà dans les très nombreuses variétés traditionnelles non OGM.

Les OGM ne sont donc pas une réponse aux problèmes d’une planète affamée, mais une technique – bien hasardeuse, compte tenu des risques potentiels identifiés – pour produire la même quantité, ou peut s’en faut, mais avec moins de monde, en remplaçant du travail humain par des machines et des productions de produits chimiques difficilement biodégradables.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 176-179

Déterminer le sexe est un acte social…; Gazalé

L’idée d’un «sexe unique» n’est pas nouvelle, loin s’en faut. Dans La fabrique du sexe1»,l’historien américain Thomas Laqueur a montré qu’il a fallu attendre le XVIIIeme siècle pour voir apparaître le modèle à «deux sexes», que certains, aujourd’hui, pensent universel. Auparavant, régnait le modèle du «sexe unique» : on tenait les différences anatomiques entre les sexes pour négligeables, en vertu d’une conception unitaire (héritée d’Aristote et de Galien), attribuant à la femme des organes génitaux mâles, mais rentrés à l’intérieur, signe de leur infériorité. Galien, écrit Thomas Laqueur, «s’attache longuement à démontrer que les femmes était au fond des hommes chez qui un défaut de chaleur vitale – de perfection – s’était soldé par la rétention, à l’intérieur, de structure qui, chez les mâles, sont visibles au-dehors». Malgré cette hiérarchisation, la similitude des sexes conférait aux hommes et au femmes une même aptitude à la jouissance, jugée indispensable à la procréation. Le genre était considéré comme premier, le sexe comme secondaire.

Ce paradigme dominera l’histoire des sciences jusqu’à l’élaboration d’un modèle concurrent au XVIIIe siècle : les deux sexes deviennent alors incommensurables». Le modèle hiérarchique cède la place au modèle de la différence raciale, qui prive la femme de sa jouissance, soudain devenue étrangère (voire nuisible) à la procréation. Le sexe biologique devient fondateur, et le genre ne fait plus que l’exprimer. L’immense mérite du travail (considérable) de Thomas Laquier est d’avoir montré que l’idée du binarisme était, historiquement, tardive, et d’avoir repéré les motifs idéologiques ayant présidé à sa théorisation. Un homme est un homme, une femme est une femme, et c’est cette différence indépassable qui légitime toute les incapacités et les interdits imposés au «sexe faible».

Une fois identifiée l’historicité du modèle à deux sexes, reste à savoir s’il en existe un autre, qui ne nous ramène pas à la hiérarchie d’Aristote et de Galien. Car il n’est, évidemment pas question de revenir à leur schéma du sexe unique, fondé sur l’idée d’une supériorité essentielle de l’homme sur la femme. Mais que lui substituer ?

L’hypthèse du continuum non hiérarchisé est séduisante et surtout féconde. Elle permet d’imaginer que la distribution des caractères sexuels se fasse le long d’une ligne horizontale, incluant des centaines de gradations situées entre les deux pôles. Pour en donner une vision très schématique, limitée aux traits superficiels, il y aurait, à une extrémité, la femme hyperféminine (type Vénus de Botticelli), et, à l’autre extrémité, l’homme hyperviril (type Hercule). À mesure que l’on s’éloignerait du pôle Vénus, le corps, les attaches, et la peau s’épaissiraient, la voix deviendrait plus grave, la pilosité plus importante, etc. Vers le milieu de la ligne, des deux côtés du point zéro, on trouverait des individus physiquement assez semblables les uns aux autres. En poursuivant sur la droite, on aurait des hommes de plus en plus grands, forts et musclés, jusqu’à l’archétype du super-héros, à l’extrémité de la ligne.

Le problème est, évidemment, celui du point zéro : en théorie ce devrait être le passage d’un sexe biologique à l’autre. Mais nous venons de voir que la notion même de «sexe biologique» est une réalité plus complexe qu’il n’y paraît, puisqu’elle inclut de nombreux marqueurs, chromosomiques, hormonaux, gonadiques, anatomiques, reproductifs… Comme l’écrit Christine Delphy, « on ne trouve pas ce marqueur (le sexe) à l’état pur, prêt à l’emploi… pour se servir du sexe, qui est composé, selon le biologistes, de plusieurs indicateurs, plus ou moins corrélés entre eux, et dont la plupart sont des variables continues susceptibles de degrés, il faut réduire ces indicateurs à un seul, pour obtenir une classification dichotomique […]. Cette réduction est un acte social2». Il faut donc envisager ce point de passage non plus comme un «acte social», mais comme un choix subjectif, non plus comme une frontière, gardée par des douaniers exigeants, chargés d’exhiber ses organes génitaux, mais comme un lieu ouvert, accueillant, où chacun trouve sa place, avec le corps que la nature lui a donné, et la liberté de faire des aller-retour, sans passeport, des deux côtés de l’ancien mur. Dans ce modèle, il n’est plus obligatoire de passer par la chirurgie du sexe (le «passeport») pour changer de genre aux yeux de la loi. En France, la loi J213, adoptée en 2016, va dans ce sens : la procédure de demande de changement de sexe à l’état civil est désormais démédicalisée. L’individu n’a plus à justifier d’avoir subi des traitements médicaux, une opération ou une stérilisation pour faire modifier la mention relative à son sexe dans les actes officiels. On passe ainsi d’un système où le sexe prévaut sur le genre à un système où le genre prévaut sur le sexe.

1 : Thomas Laqueur, La fabrique du sexe. Essai sur le genre et le corps en Occident, trad. de l’anglais (États-Unis) par Michel Gautier, Paris, Folio Essais, 2013

2 : Christine Delphy, L’ennemi principal, t. II, penser le genre, op. Cit.

3 : La loi du 18 novembre 2016 de modernisation de la justice du XXIe siècle, dite J21, a assoupli et simplifié certaines démarches à l’état civil.

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 377-379

Le monde, une machine à expresso ; Bihouix

Voici notre pays si vertueux, en véritable «transition écologique» : nous produisons 2 tonnes de déchets industriels par habitant et par an, presque 5 kg par jour! Chaque jour, chacun d’entre nous génère 12 tonnes-km de fret, soit environ 100 kg sur une moyenne de 120 km, à 88 % en transport routier. Nos entées de ville en sont les témoins, nous avons artificialisé 1 % du territoire – en l’espace de 10 ans, puis encore 1 % en sept ans seulement ! Souvent sur les meilleures terres agricoles, un gâchis irréversible : rien de comestible ne repoussera avant des milliers d’années sous le bitume des parkings de supermarchés. À l’échelle mondiale, 20 % de la population continue à s’accaparer plus de 80 % des ressources, et l’on s’apprête à extraire de la croûte terrestre plus de métaux en une génération que pendant toute l’histoire de l’humanité. On aurait beau jeu d’accuser le «décollage» des pays émergents, Chine en tête. Mais n’oublions pas que la consommation de ressources en Chine est aussi tirée par son rôle d’usine du monde et que nous importons donc, directement ou indirectement, une bonne part.

Le monde est un Far West. La façade, du côté des consommateurs, tente de faire à peu près bonne figure : dans les réclames, les magasins, les rayons des supermarchés, tout va pour le mieux. Mais à l’autre bout de la chaîne, les conséquences de la production d’objets nous échappent, même en étant doté des meilleures intentions. J’achète un téléphone portable en France, et ce faisant j’ai exploité des mineurs du Congo, détruit des forêts primaire de Papouasie, enrichi des oligarques russes, pollué des nappes phréatiques chinoises, puis, douze à dix-huit mois plus tard, j’irai déverser mes déchets électroniques au Ghana ou ailleurs.

Le monde est une immense machine à expresso, ce modèle si emblématique de notre système économique est industriel, celui, si pratique, où la capsule de café vide disparaît dans les entrailles de l’appareil. Le déchet est escamoté et nié jusqu’au rapide est discret vidage du bac de récupération, et, pour les plus aisés, c’est même la femme de ménage qui se chargera de sortir les poubelles…Et pendant ce temps, les derniers éléphants que l’on braconne, les dernières forêts primaires qui disparaissent pour être transformées en mouchoirs en papier (Tasmanie et Canada), en contreplaqué de chantier et palmeraies à huile (Indonésie et Malaisie), en champ de soja transgénique (Brésil et Argentine), les océans qui se couvrent de débris plastiques, les terres et les eaux que l’on empoisonne durablement aux pesticides… Pas de quoi pavoiser.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 16-18

Le seul animal qui sait qu’il doit mourir ! ; Laborit

Ainsi ce qui risque de sauver l’espèce humaine, ce n’est peut-être pas tant le fait que « l’homme soit un animal qui fait des outils » mais bien plutôt qu’il est un animal, le seul sans doute, qui sache qu’il doit mourir.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 330

Nouvelle définition de l’Homme ; Laborit.

l faut propager au plus vite cette notion que l’homme « n’est » pas une force de travail, mais une structure qui traite l’information et qui se trouve être également une source nouvelle d’information. Qu’une partie de celle-ci lui serve à transformer la matière et l’énergie aboutisse à la création d’objets, que ceux-ci aient avant tout une valeur d’usage, avant d’avoir une valeur d’échange, cette dernière assurant d’abord le maintien de la dominance, est admissible. Mais que cette information que sécrète son cerveau imaginant lui serve exclusivement à produire des objets, des marchandises, c’est là qu’est l’erreur fondamentale qu’ont entretenue les idéologies socio-économiques contemporaines. Il est grand temps que l’homme réalise que cette information doit avoir avant tout pour objet la création d’informations-structures sociales qui ne soient plus centrés sur le processus de production matérielle. Puisque la masse et l’énergie ont perdu une grande partie de leurs secrets, n’est-ce pas les secrets de l’information-structure biologico-sociale qui doivent être la plus pressante des préoccupation ? Après avoir passé des siècles à étudier scientifiquement, c’est-à-dire expérimentalement la matière inanimée, ne serait-il pas temps qu’il commence de la même façon à étudier, enseigner, généraliser, diffuser les lois structurales de la matière vivante jusqu’aux ensembles humains, en abandonnant à son sujet les discours interprétatifs concernant le signifié dans l’ignorance où il était du signifiant ?

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 329-330

Expansion ad vitam; Laborit.

L’homme n’a jusqu’ici trouvé qu’une même solution : l’obtention de la dominance, la recherche du pouvoir. Or, comme toutes les idéologies politico-économiques lui ont toujours fait croire qu’il n’était qu’un « producteur » d’objets, c’est dans le cadre du processus de production et de hiérarchies qu’il a recherché la dominance. Ce qui veut dire que plus il cherche à dominer, plus il produit. Mais cela veut dire aussi que cette production est distribuée hiérarchiquement puisque c’est la recherche de la dominance qui constituera sa motivation fondamentale. Le cercle est fermé, vicieux et ne peut aboutir qu’à l’expansion économique, à l’insatisfaction mitigée en pays industrialisés, à la souffrance muette et fataliste en pays sous-développés, à la pollution grandissante et à la mort de l’espèce.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 328-329

Besoins fondamentaux et acquis; Laborit

L’avenir que nous proposons apparaît trop beau pour être réalisable. Et cependant, une réflexion logique permet de trouver des arguments solides pour affirmer qu’il demeure possible. En effet, à partir du moment où l’évolution économique, c’est-à-dire la façon dont la technique de l’homme fruit de son imagination et de son expérience accumulée au cours des générations, lui permet une utilisation extrêmement efficace de la matière et de l’énergie, de telle façon que les besoins fondamentaux de tous les hommes puissent être assouvis, si la répartition en est correctement faite, tous ses autres besoins sont socioculturels et acquis par apprentissage. La notion de propriété des objets et des êtres, celle de dominance hiérarchique par le degré d’abstraction dans l’information professionnelle, celle de la nécessité première du travail producteur des produits de consommation, la notion de promotion sociale, d’égalité des chances de consommer, jusqu’à l’origine première pour chaque individu de la création de ces automatismes socioculturels. Il suffit donc d’apprendre autre chose (j’irai jusqu’à dire l’inverse) dès les premiers jours, les premiers mois, les premières années de l’enfance pour que ces notions si solidement établies n’aient plus de sens. Il suffirait de remplacer ces automatismes par une information généralisée, telle que nous en avons schématisé plus haut les méthodes et les objets, pour que tout change.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 326-327

Coercitions et système social; Laborit.

Je ne suis pas loin de croire que nous entrons dans une ère où il ne sera plus possible d’être heureux seul où à quelques-uns. Nous entrons dans une ère où toutes les « valeurs » anciennes établies pour favoriser la dominance hiérarchique doivent s’effondrer. Les règles morales, les lois, le travail, la propriété, tous ces règlements de manœuvre qui sentent la caserne ou le camp de concentration que de l’inconscience de l’homme ayant abouti à des structures socio-économiques imparfaites, où les dominances ont besoins de la police, de l’armée et de l’État pour se maintenir en place. Aussi longtemps que la coercition, toutes les coercitions persisteront, elle seront la preuve de l’imperfection du système social qui en a besoin pour subsister. Tant que des hommes voudront imposer leur vérité aux autres hommes, on ne sortira pas de l’inquisition, des procès staliniens, des morales, des polices, de la torture et de l’avilissement du cerveau humain par les préjugés les plus attristants dans l’inconscience de ses motivations préhominiennes.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 325-326

Nouveau sens du mot « Politique » ; Laborit

Mais il faut s’entendre sur le sens à donner au terme « politique ». Nous n’avons pas l’intention de le réduire au sens où il est généralement entendu de nos jours quand quelqu’un vous dit : « Vous savez moi je ne fais pas de politique. » Il ne s’agit pas d’adhérer ou non aux idées défendues par un parti, encore moins d’accepter ou de critiquer l’action d’un homme politique. Mais il s’agit par contre d’apprendre à connaître les bases générale du comportement de l’homme en situation sociale, les causes qui ont abouti à la structure présente de ses sociétés, les rapports économiques et culturels existants entre elles, et leurs mécanismes. Pour aller jusqu’au paradoxe, je serais tenté de dire que biologie et politique devraient être à peu près synonymes. Il s’agit donc de faire de la politique une science qui ne serait pas uniquement langagière, et dont les modèles conceptuels seraient suffisamment ouverts sur toutes les disciplines scientifiques contemporaines pour que l’expérimentation, lorsqu’elle est faite, ne risque pas d’aboutir, comme ce fut le cas jusqu’ici, à l’échec.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 325-326