Récompense, Le système technicien, Ellul

L’Homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent d’en surmonter les inconvénients. […] la diversité de nourriture, la croissance de consommation d’azotés et de glucose n’est pas une surcharge due à la gourmandise mais une réponse compensatoire aux dépenses nerveuses impliquées par cette vie technicisée.

Jacques Ellul. Le système technicien, Paris, Calman-Lévy, 1977, pg 74

Les fausses promesses des OGM ; Bihouix

À entendre leurs laudateurs, souvent bien rémunérés, les plantes génétiquement modifiées seraient la solution pour nourrir la planète affamée tout en réduisant l’impact environnemental. Elles seraient même incontournables pour faire face au défi qui nous attend, à savoir augmenter la production d’un facteur 1.5 à 2 ou plus, en fonction des trois paramètres population/régime alimentaire/niveau de consommation. Ainsi, elles réduiraient l’utilisation de pesticides (en produisant leurs propres molécules de lutte contre les maladies ou les parasites), augmenteraient les rendements, permettraient d’exploiter des terres agricoles plus pauvres, ou plus arides, délaissées aujourd’hui, et même pourraient améliorer les capacités nutritionnelles des plantes.

Diantre ! Examinons de plus près ces promesses. Passons rapidement sur le riz doré riche en vitamine A, mais dont il faudrait absorber plusieurs kilogrammes par jour pour obtenir la dose recommandée. Quelles sont les cultures actuelles d’OGM dans le monde ? (voir figure ci-dessous)

Il s’agit exclusivement de différentes variétés de soja, maïs, coton et colza, qui sont résistante à l’épandage d’herbicides (les fameux Roundup ready de Monsanto), soit possèdent le gène Bt qui leur permet de synthétiser leur propre insecticide, soit combiner les deux caractéristiques.

Sans doute le gène Bt permet-il de réduire l’utilisation d’insecticides, mais sûrement pas de les supprimer. Le coton est ainsi une culture très fragile nécessitant au moins douze traitements par an pour lutter contre les larves de lépidoptères. Le coton Bt permet de réduire ces traitements de 20 à 30 % au mieux. Quant aux variétés tolérantes aux herbicides, elles sont, par définition, faites pour utiliser les herbicides systémiques à grandes échelles, et on constate, dans les pays qui ont adopté les cultures OGM, une augmentation de l’utilisation des herbicides, qui pourrait s’aggraver encore avec l’apparition de mauvaises herbes résistantes au Roundup.

Enfin, les OGM n’augmentent pas les rendements à l’hectare. Tout au plus peuvent-ils améliorer la productivité (en travail humain) en réduisant le nombre de passages pour traiter, donc le nombre d’heure de travail à consacrer à une surface de culture donnée. Et peut-être un rendement meilleur qu’une surface non traitée qui subirait des pertes de récolte, mais pas parce que «ça pousse mieux». Quant aux variétés OGM qui pourraient pousser dans les zones arides, aucune n’a fait ses preuves à ce jour, alors que ces caractéristiques (résistance à la sécheresse ou aux inondations, adaptation aux climats locaux, résistance à certains ravageurs…) existent souvent déjà dans les très nombreuses variétés traditionnelles non OGM.

Les OGM ne sont donc pas une réponse aux problèmes d’une planète affamée, mais une technique – bien hasardeuse, compte tenu des risques potentiels identifiés – pour produire la même quantité, ou peut s’en faut, mais avec moins de monde, en remplaçant du travail humain par des machines et des productions de produits chimiques difficilement biodégradables.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 176-179

Les coups portés à la «Raison»-2; Gazalé

À cette crise des fondements philosophiques de la connaissance, qu’Edgar Morin a appelée «crise ontologique du réel», va bientôt s’ajouter une crise politique, celle des grandes démocraties européennes, qui vent trahir les idéaux pacifistes promus par les Lumières en se livrant l’une des guerres les plus meurtrières et les plus absurdes de tous les temps. Le rêve de paix des philosophes s’achève avec la mobilisation massive de la jeunesse européenne à l’été 1914, preuve qu’il était bien moins enraciné dans les consciences que le mythe du guerrier, venu du fond des âges, avec lequel il entendait rompre. Un siècle de militarisation forcenée de l’Europe aura eu raison de la Raison.

Les 70 millions de jeunes gens qui partent alors pour le front, la fleur au fusil, n’ont pas conscience de s’engager dans une guerre d’un genre totalement inédit. La puissance nouvelle du feu, des obus, la violence inouïe des combats1, vont modifier en profondeur l’ethos guerrier, comme l’explique l’historien Stéphane Audouin- Rouzeau dans «La grande guerre et l’histoire de la virilité2». Un siècle auparavant, le soldat, fier de son uniforme rutilant et de son couvre-chef, s’avançait debout sur le champ de bataille en bravant les projectiles. Cette mise en scène est révolue. Le combattant des tranchées, tel que l’a immortalisé Henri Barbusse dans Le Feu, rampe au sol dans une tenue terne et couverte de boue. Et surtout, il crève de faim, de froid et de «trouille», continûment, pendant des semaines et des semaines. «Voilà ce que je suis : un type qui a peur, une peur insurmontable, une peur à implorer, qui l’écrase […], j’ai peur au point de ne plus tenir à la vie. D’ailleurs je me méprise. […] J’ai honte de cette bête malade, de cette bête vautrée que je suis devenu, mais tous les ressorts sont brisés. J’ai une peur abjecte. C’est à me cracher dessus3», écrit le romancier Gabriel Chevalier dans La peur. Puis ce sont ces milliers de corps éventrés, mutilés, brûlés, ces «gueules cassées», ces moignons purulents (si bien représentées par le peintre Otto Dix), qui provoquent l’effroi et font apparaître une impuissance et une vulnérabilité nouvelles, propres à démonétiser irréversiblement le mythe de la virilité guerrière.

La paix revenue, les soldats rescapés subissent une autre terrible humiliation, qui vient s’ajouter à celle de leur corps amoché : ils sont traités de lâches, par opposition aux braves qui, eux, sont morts au combat. Comme l’écrit André Rauch, «la guerre a fait le tri entre les hommes : elle a éliminé les plus courageux et a rendu à la société civile ceux qui ont fui ou rampé sans s’exposer au feu4». Les défunts sont des héros couverts de gloire, les survivants des déchets voués au déshonneur.

1 : Voir le captivant Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, Paris, Le livre de poche, 2013

2 : Stéphane Audouin, « La grande guerre et l’hstoire de la virilité», in Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, Histoire de la virilité, t. I, op. Cit.

3 : Gabrielle Chevalier, La Peur, Paris, Le livre de poche, 2010

4 : André Rauch, Histoire du premier sexe, op. Cit.

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 390-391

Les coups portés à la «Raison»; Gazalé

L’ambition de puissance et l’esprit conquérant, voire prométhéen, du mâle occidental n’ont pas attendu notre époque pour trembler sur leur bases. Dans un passage célèbre de l’ introduction à la psychanalyse, Freud a identifié les trois «blessures narcissiques1» (ou «graves démentis») que la science avait infligées à l’orgueil humain. La première est la révolution héliocentrique (Galilée et Copernic), qui dissipe l’illusion géocentrique : l’homme comprend qu’il n’est pas au centre de l’univers, lui qui se croyait au coeur de tout, et découvre qu’il n’est plus qu’une «parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur». La deuxième est la compréhension de l’évolution des espèces (Lamarck, Wallace, Darwin) qui «réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal». Si l’homme est issu du singe, Adam et Ève doivent être compris comme des symboles, ce qui constitue une double remise en question : celle du rapport vir/femme (puisque la femme n’est plus issue de la côte d’Adam) mais aussi celle du rapport vir/animal (puisqu’il y a proximité et non plus rupture entre l’un et l’autre). Enfin le «troisième démenti infligé à la mégalomanie humaine» sera la découverte, par Freud lui-même, de l’inconscient, cet immense continent enfoui au fond de notre psychisme, et qui nous est très largement impénétrable. Le moi n’est «plus maître dans sa propre maison», mais «réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires» sur lui-même. La conscience n’est plus transparente à elle-même, chacun de nous est travaillé par des forces obscures qui ourdissent des machinations perverses dans les sous-sols de la conscience. C’est une énorme gifle au cogito cartésien : la conscience claire ou cogito, n’est qu’une illusion. Le rêve cartésien d’un individu qui soit à lui-même son propre fondement et sa propre fin, en dehors de toute référence à une norme extérieure, d’un sujet capable de se rendre, par la toute-puissance de sa Raison, comme «maître et possesseur de la nature», d’en percer tout les secrets et de la dominer, est bel et bien enterré, puisqu’il ne peut même pas se connaître lui-même.

Bientôt c’est toute l’idéologie du progrès qui sera remise en cause. Cette idée d’une avancée irrésistible de l’humanité vers le bien, qui avait éclos avec l’humanisme de la Renaissance, Descartes ou Bacon, était devenu une véritable foi à l’âge des Lumières. Tandis que Laplace formulait la théorie du déterminisme universel ( et réduisait le hasard à l’ignorance – provisoire – des causes et des lois), Condorcet1 décrivait le progrès comme un processus linéaire, cumulatif, continu et nécessaire, conduisant thiomphalement l’humanité vers la science, la sagesse et le bonheur. Cette religion du progrès trouva ses grands prêtres au XIXe siècle : Hugo, Michelet, Comte, Saint-Simon, Renan, tous étaient persuadés que la science, relayée par la technique, ouvrirait une ère de bonheur et d’émancipation pour tout le genre humain. À cette époque, personne ne doutait du bien-fondé de la logique euphorique en vertu de laquelle la croissance du bien-être matériel apporterait nécessairement le progrès social, qui lui-même assurerait, in fine celui de la vie morale. L’humanité était en marche vers la «paix perpétuelle», selon le vœu de Kant.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle sonneront le glas de cet optimisme et de cette ivresse rationaliste. La première déstabilisation du modèle viendra des sciences elles-mêmes, lorsqu’à l’illusion du savoir absolu va succéder l’ère de la fin des certitudes. Dans tous les domaines du savoir, on découvre que l’incertain est tapi en embuscade derrière la connaissance. En mathématiques, le théorème d’incomplétude de Gödel révèle un principe d’incertitude logique : il y a des propositions vraies qui sont indécidables, indémontrables. La physique quantique, de son côté, nous enseigne que les composants de la matière se comportent selon un modèle probabiliste et non pas déterministe. Enfin, le principe d’indétermination d’Heisenberg montre qu’il est impossible d’observer la réalité autrement que perturbée par l’observation elle-même : le réel est donc inaccessible. Nous sommes condamnés à penser dans l’absence de fondements, à naviguer dans l’aléa, l’imprévisible, l’imprédictible.

C’est un terrible coup porté à la Raison.

1 : Nicolas de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1794

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 388-390

L’individu postmoderne de Zygmunt Bauman; Gazalé

L’individu postmoderne n’a donc plus grand-chose à voir avec le citoyen moderne,que le sociologue et philosophe anglais (d’origine polonaise) Zygmunt Bauman, compare à un pèlerin : il part d’un point pour arriver vers un autre, sait où il va et pourquoi il y va, ne dévie pas de son itinéraire et vise le salut au terme de son périple. Le sujet postmoderne, au contraire, ne marche plus sur une ligne droite, mais zigzague d’un chemin à l’autre, revient en arrière, change de voie, flâne et envisage sans cesse d’autres possibles. Il ne se laisse plus enfermer dans les grands idéaux collectifs (les «grands récits»), mais s’engage de façon ponctuelle et réversible, en veillant toujours à préserver son autonomie. C’est un individu caractérisé par la fluidité, la légèreté, la flexibilité et la réinvention de soi permanente, qui flotte dans une ère «liquide».

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 381

Déconstuire la binarité de notre pensée ; Gazalé

L’opération de déconstruction préconisée par Derrida consiste d’abord à critiquer la rigidité d’une telle grille ( découpage artificiel du réel en concept de masculin/féminin qui marginalise ou évacue tout ce qui ne s’inscrit pas dans cette opposition binaire) et à dénoncer l’ordre hiérarchique qu’elle impose pour neutraliser les dyades, les déplacer et créer de nouveau concepts. Les catégories par lesquelles nous pensons le monde étant accusées d’être des «fictions» renvoyant à l’illusion de la maîtrise, de la totalité et de la verticalité, il s’agit de leur substituer une façon de penser non binaire, transversale, horizontale, ouverte, ramifiée, capable de s’ouvrir au multiple, à l’irrationnel, au discontinu, à l’indéterminé, au singulier, au fragmentaire et au changement.

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 381

Le monde, une machine à expresso ; Bihouix

Voici notre pays si vertueux, en véritable «transition écologique» : nous produisons 2 tonnes de déchets industriels par habitant et par an, presque 5 kg par jour! Chaque jour, chacun d’entre nous génère 12 tonnes-km de fret, soit environ 100 kg sur une moyenne de 120 km, à 88 % en transport routier. Nos entées de ville en sont les témoins, nous avons artificialisé 1 % du territoire – en l’espace de 10 ans, puis encore 1 % en sept ans seulement ! Souvent sur les meilleures terres agricoles, un gâchis irréversible : rien de comestible ne repoussera avant des milliers d’années sous le bitume des parkings de supermarchés. À l’échelle mondiale, 20 % de la population continue à s’accaparer plus de 80 % des ressources, et l’on s’apprête à extraire de la croûte terrestre plus de métaux en une génération que pendant toute l’histoire de l’humanité. On aurait beau jeu d’accuser le «décollage» des pays émergents, Chine en tête. Mais n’oublions pas que la consommation de ressources en Chine est aussi tirée par son rôle d’usine du monde et que nous importons donc, directement ou indirectement, une bonne part.

Le monde est un Far West. La façade, du côté des consommateurs, tente de faire à peu près bonne figure : dans les réclames, les magasins, les rayons des supermarchés, tout va pour le mieux. Mais à l’autre bout de la chaîne, les conséquences de la production d’objets nous échappent, même en étant doté des meilleures intentions. J’achète un téléphone portable en France, et ce faisant j’ai exploité des mineurs du Congo, détruit des forêts primaire de Papouasie, enrichi des oligarques russes, pollué des nappes phréatiques chinoises, puis, douze à dix-huit mois plus tard, j’irai déverser mes déchets électroniques au Ghana ou ailleurs.

Le monde est une immense machine à expresso, ce modèle si emblématique de notre système économique est industriel, celui, si pratique, où la capsule de café vide disparaît dans les entrailles de l’appareil. Le déchet est escamoté et nié jusqu’au rapide est discret vidage du bac de récupération, et, pour les plus aisés, c’est même la femme de ménage qui se chargera de sortir les poubelles…Et pendant ce temps, les derniers éléphants que l’on braconne, les dernières forêts primaires qui disparaissent pour être transformées en mouchoirs en papier (Tasmanie et Canada), en contreplaqué de chantier et palmeraies à huile (Indonésie et Malaisie), en champ de soja transgénique (Brésil et Argentine), les océans qui se couvrent de débris plastiques, les terres et les eaux que l’on empoisonne durablement aux pesticides… Pas de quoi pavoiser.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 16-18

Le seul animal qui sait qu’il doit mourir ! ; Laborit

Ainsi ce qui risque de sauver l’espèce humaine, ce n’est peut-être pas tant le fait que « l’homme soit un animal qui fait des outils » mais bien plutôt qu’il est un animal, le seul sans doute, qui sache qu’il doit mourir.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 330

La mysoginie et l’homophobie; Gazalé

Les liens entre misogynie et homophobie sont étroits depuis toujours ; plus une société déconsidère les femmes, plus elle traque les homosexuels. Leur existence inquiète, car elle remet en question les fondements même du système viriarcal. Elle en constitue pourtant la pierre angulaire, car être un homme, c’est d’abord et avant tout ne pas être un homosexuel, ni même effémine. Avant d’être définie positivement, la virilité l’est négativement, par ce dont il faut à tout prix se démarquer. Mais faudrait-il le faire avec autant de violence et de fanatisme si la frontière entre homo- et hétérosexualité n’était pas aussi poreuse ? La virilité n’est-elle pas travaillée sans cesse par l’éffémination et par l’homoérotisme comme par des rêveries, des regrets ou des fantasmes secrètement refoulés ?

La question en porte pas ici sur l’homosexualité en elle-même, ni sur l’immense débat sur sa genèse individuelle (génétique ou psychologique?), sujets immenses qui nous emporteraient trop loin, mais sur les discours homophobe, en tant qu’il constitue l’une des expressions les plus constantes et les plus douloureuses de l’oppression de l’homme par l’homme, tout en révélant l’immense faillibilité du mythe viril. Diriger sa hargne contre l’homosexuel, n’est-ce pas, pour certains hommes, une manière de se défendre psychiquement contre l’ambiguïté de leurs propres pulsions ? Extérioriser un conflit intérieur est en effet le meilleur moyen de le rendre vivable.

L’obstination à désigner comme «contre nature» des penchants que ladite nature a aussi généreusement distribués sous toutes les latitudes et à toutes les époques signale la volonté de maintenir la préférence homosexuelle verrouillée dans la monstruosité. L’Ancien Testament en fait une «abomination», une offense impardonnable au dessin divin, une négation de l’alliance entre Dieu et les hommes, bref une «idolâtrie»:«Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont commis tous deux une action abominable. Ils seront punis de mort : leur sang doit retomber sur eux», dit sévèrement le Lévitique. Aussi est-ce parmi les «idolâtres» que Paul rangera, dans l’Épître aux Romains, ceux qui se livrent à cette «passion infâme», jugée, comme chez Platon, «contre nature».

À l’époque, l’argument du «contre nature» pouvait passer pour intellectuellement recevable, l’anthropologie n’ayant pas encore révélé son omniprésence chez les humains, ni la biologie sa fréquence chez les animaux. Mais depuis que l’on sait que l’on sait que l’homosexualité apparaît invariablement dans toutes les cultures1 et chez plus de 400 espèces animales2, notamment des mammifères proches de l’homme, comme le bonobo, le macaque, ou encore le lion, l’éléphant de mer, le dauphin, le canard col-vert, le goéland femelle et certaines lézardes3, le doute n’est plus permis4. Comme l’écrit l’anthropologue canadienne Heler Fischer, «en fait, l’homosexualité animale est si courante – et elle saute aux yeux dans une telle variété d’espèces et de circonstances – qu’en comparaison, l’homosexualité humaine étonne plus par sa rareté que par sa fréquence5».

1 : D’après Frédérick Whitam, qui a travaillé dans les communautés homosexuelles de pays aussi différents que les États-Unis, le Guatémala, le Brésil et les Philippines, «Culturally Invariable properties of male homosexuality : tentative conclusions from cross-cultural research», Archives of sexual behavior, vor. 12, n°3, 1983, cité par Élisabeth Badinter, XY. De l’identité masculine.

2 : John Sparks, La vie amoureuse et érotique des animaux, Paris, Bedford, 1978.

3 : Les Cnemidophorus ont même éliminé en chemin les mâles au cours de l’évolution.

4 : Dans la nature, il existe de nombreux schémas différents relatifis à la conjugalité, au rapport à la progéniture, au territoire et à la nourriture.

5 : Helen Fischer, Histoires naturelles de l’amour, trad. De l’anglais par Évelyne Gasarian, Paris, Robert Laffont, 1994

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 285-294

La femme à Athènes; Gazalé

A Athènes, si gamos était un espace occupé par une épouse unique, en revanche, l’univers d’éros était celui de la multiplicité. Sans parler de l’appétit pour les éphèbes et la chair masculine, dont il sera question plus tard, le désir d’un sexe féminin accueillant trouvait à se satisfaire auprès des concubines (pallakè), des courtisanes (hétaïrè) et des prostituées (pornè). Celle des quatre figures (en comptant la gunè, l’épouse) dont le sort était le plus enviable était assurément l’hétaïrè. Tandis que la pornè était méprisée, que la gunè était vouée à l’ignorance, au silence et à l’invisibilité, tout comme la pallakè – trop pauvre pour être épousableet souvent juste vouée à fournir des enfants supplémentaires pour lutter contre la dépopulation – l’hétaïrè était une femme dont la compagnie était très recherchée. Elle était experte en jeux amoureux et appréciée pour sa conversation, à l’image de la belle Aspasie, une Milésienne1 à laquelle son statut d’étrangère permettait de jouir de grandes libertés, voire d’une réelle influence intellectuelle et politique, puisqu’elle ouvrit une école de rhétorique très réputée à Athènes et fut l’habile conseillère de Périklès (dont le nom signifie « entouré de gloire »), le plus grand stratège de l’antiquité grecque.

On retrouve ce clivage entre éros et gamos à Rome. L’historien Thierry Eloi2 nous apprend même que lorsqu’un homme prenait trop de plaisir avec sa femme, celle-ci pouvait aller s’en plaindre à son beau-père, qui se chargeait de réprimander son fils. Les maris considérés comme uxoriosis, c’est-à-dire trop ardents avec leur épouse, étaient traînés au tribunal où ils s’entendaient dire, dans le langage fleuri qui caractérise la Rome antique : « Si vous avez envie de vous vider les couilles, allez donc au lupanar ! » L’historien raconte à ce sujet une anecdote, célèbre à l’époque : Caton l’Ancien, austère citoyen romain, croise la route d’un jeune homme qui hésite à entrer dans un de ces lieux de débauche et lui assène : « Mais si, si, vas-y ! Il faut que tu y ailles car c’est la preuve que tu n’auras pas de comportement indécent avec ton épouse ! ».

1 : Danielle Jouanna, Aspasie de Milet, égérie de Périclès, Paris, Fayard, 2005

2 :Auteur, avec Florence Dupont, de L’érotisme masculin dans la Rome antique, Paris, Belin, 2013

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 165-166