Récompense, Le système technicien, Ellul

L’Homme ne peut vivre et travailler dans une société technicienne que s’il reçoit un certain nombre de satisfactions complémentaires qui lui permettent d’en surmonter les inconvénients. […] la diversité de nourriture, la croissance de consommation d’azotés et de glucose n’est pas une surcharge due à la gourmandise mais une réponse compensatoire aux dépenses nerveuses impliquées par cette vie technicisée.

Jacques Ellul. Le système technicien, Paris, Calman-Lévy, 1977, pg 74

Les sociétés après l’effondrement, Tainter

Les écrivains et les producteurs de films à succès ont développé une image cohérente de ce que pourrait être la vie après l’effondrement de la société industrielle. Avec quelques variations, le tableau qui émerge est celui d’une guerre hobbésienne de tous contre tous, à l’image de la situation que connaissent les Iks, étendue à la planète. Seuls les forts survivent ; les faibles sont persécutés, volés et tués. Il y a une lutte pour la nourriture et le combustible. Quelle que soit l’autorité centrale qui subsiste, celle-ci manque de ressources pour réimposer l’ordre. Des bandes de survivants estropiés et impitoyables récupèrent ce qu’ils peuvent dans les ruines de la grandeur déchue. L’herbe poussent dans les rues. Il n’y a pas d’objectifs plus élevé que de survivre. Quiconque a lu des livres-catastrophe modernes, ou vu leurs adaptations à l’écran, reconnaîtra ce script. Il a largement contribué aux appréhensions actuelles de l’effondrement.

Un tel scénario, bien que manifestement dramatisé à l’excès, contient de nombreux éléments qui se vérifient dans les effondrements passés. Prenez en considération par exemple, le récit que fait Casson sur le retrait de la puissance romaine de Grande-Bretagne :

De 100 à 400 apr. J.-C., l’ensemble de la Grande-Bretagne, à l’exception de sa partie septentrionale, était une campagne plaisante et paisible comme elle l’est aujourd’hui […] Mais, à partir de l’an 500, tout avait disparu et les pays était retourné à une condition qu’il n’avait probablement jamais connu auparavant. Il n’y avait plus de trace de sécurité publique, aucune grande demeure, des municipalités déclinantes, toutes les villas et la plupart des villes romaines avaient été incendiées, abandonnées, pillées et laissées à l’habitation des fantômes (1, p.164)

Casson n’exerçait pas une licence poétique, car il avait été témoin de la décomposition de l’ordre à Istanbul après la la désintégration de l’autorité turque en 1918 :

[…] les troupes alliées […] ont découvert une ville qui était morte. Le gouvernement turc avait tout simplement cessé de fonctionner. La fourniture d’électricité était défaillante et intermittente. Les trams abandonnés, qui n’étaient plus en état de fonctionner, jonchaient les rues. Il n’y avait aucun service de tramways, aucun nettoyage des rues et les forces de police devenues essentiellement des bandits, vivaient du chantage exercé sur les citoyens en lieu et place d’un salaire. Des cadavres gisaient au coin des rues et, au bord des chemins, il y avait des chevaux morts partout, et aucune organisation pour les enlever. Le tout-à-l’égout ne fonctionnait pas et l’eau n’était pas potable. Tout cela était le résultats de seulement trois semaines d’abandon de leurs obligations par les autorités civiles (1, p. 217-218)

Basées sur les aperçus livrés dans les pages précédentes et l’excellent résumé de Colin Renfrew (2, pp. 482-485), les caractéristiques des sociétés après leur effondrement pourraient se résumer comme suit :

Avant tout, il y a un arrêt complet de l’autorité et du contrôle central. Avant l’effondrement, des révoltes et des mouvements séparatistes dans les provinces signalent l’affaiblissement du centre politique. Souvent, les revenus du gouvernement baissent. Les prétendants étrangers prospèrent de plus en plus. Avec des revenus plus faibles, l’armée devient inefficace. La population est de plus en plus mécontente au fur et à mesure que la hiérarchie cherche à mobiliser les ressources pour relever le défi.

Avec la désintégration, la direction centrale n’est plus possible. L’ancien centre politique subit une perte importante de domination et de pouvoir. Souvent mis à sac, il peut finalement être abandonné. De petits États insignifiants, dont peut faire partie l’ancienne capitale, apparaissent sur le territoire qui était autrefois unifié. Assez souvent, ils s’affrontent pour la domination, si bien que s’ensuit une période de conflit incessants.

La protection de la loi érigée au-dessus de la population est éliminée. L’anarchie peut prévaloir pendant un temps, comme dans la première période intermédiaire égyptienne, mais l’ordre sera finalement restauré. La construction de monuments et l’art, soutenus par les fonds publics, cessent d’exister. L’analphabétisme peut revenir entièrement et, si ce n’est pas le cas, il progresse de façon si radicale qu’une période sombre survient.

Les populations qui demeurent dans les centres urbains ou politiques réutilisent l’architecture d’une façon caractéristique. Il y a peu de construction nouvelles, et celles qui sont expérimentées se concentrent sur l’adaptation d’immeubles existants. Les grandes pièces seront subdivisées, des façades peu solides seront construites et l’espace public sera converti en espace privé. Tandis que des tentatives peuvent être faites de maintenir une version atténuée du cérémonialisme antérieur, on laisse les anciens monuments tomber en décrépitude. Il est possible que les gens habitent dans les pièces des étages plus élevés au fur et à mesure que ceux du bas se détériorent. Les monuments sont souvent dépouillés et servent de sources pratiques pour les matériaux de construction. Lorsqu’un bâtiment commence à s’effondrer, les habitants se contentent de déménager dans un autre.

Les palais et les infrastructures centrales d’entreposage peuvent être abandonnés en même temps que le redistribution centralisée de marchandises et de denrées alimentaires ou les échanges marchands. Les échanges de longue distance et le commerce locale peuvent être sensiblement réduits et la spécialisation artisanale prend fin ou décline. Les besoins matériels et de subsistance en viennent à être pourvus sur la base de l’autosuffisance locale. Le déclin de l’interaction régionale conduit à la création de styles locaux pour des articles, comme la poterie, qui connaissaient auparavant une large diffusion. La technologie, aussi bien mobile que fixe (par ex, les systèmes de génie hydrauliques), retrouve des formes plus simples qui peuvent être développées et entretenues au niveau local, sans l’assistance d’une bureaucratie qui n’existe plus.

1 : Casson Stanley, 1937. Progress and Catastrophe : an Anatomy of Human Adventure. Harper and brothers, New York and London.

2 : Renfrew Colin, System Collapse as Social transfrmation. Catastrophe an anastrophe in early states societies. In Transformations : Mathematical approaches to Culture Change, edited by Colin Renfrew & Kenneth L. Cooke, pp. 481-506. Academie Press, New York

L’effondrement des sociétés complexes ; Joseph A. Tainter ; édition française, Le retour aux sources, 2013, pp. 22-24

Les fausses promesses des OGM ; Bihouix

À entendre leurs laudateurs, souvent bien rémunérés, les plantes génétiquement modifiées seraient la solution pour nourrir la planète affamée tout en réduisant l’impact environnemental. Elles seraient même incontournables pour faire face au défi qui nous attend, à savoir augmenter la production d’un facteur 1.5 à 2 ou plus, en fonction des trois paramètres population/régime alimentaire/niveau de consommation. Ainsi, elles réduiraient l’utilisation de pesticides (en produisant leurs propres molécules de lutte contre les maladies ou les parasites), augmenteraient les rendements, permettraient d’exploiter des terres agricoles plus pauvres, ou plus arides, délaissées aujourd’hui, et même pourraient améliorer les capacités nutritionnelles des plantes.

Diantre ! Examinons de plus près ces promesses. Passons rapidement sur le riz doré riche en vitamine A, mais dont il faudrait absorber plusieurs kilogrammes par jour pour obtenir la dose recommandée. Quelles sont les cultures actuelles d’OGM dans le monde ? (voir figure ci-dessous)

Il s’agit exclusivement de différentes variétés de soja, maïs, coton et colza, qui sont résistante à l’épandage d’herbicides (les fameux Roundup ready de Monsanto), soit possèdent le gène Bt qui leur permet de synthétiser leur propre insecticide, soit combiner les deux caractéristiques.

Sans doute le gène Bt permet-il de réduire l’utilisation d’insecticides, mais sûrement pas de les supprimer. Le coton est ainsi une culture très fragile nécessitant au moins douze traitements par an pour lutter contre les larves de lépidoptères. Le coton Bt permet de réduire ces traitements de 20 à 30 % au mieux. Quant aux variétés tolérantes aux herbicides, elles sont, par définition, faites pour utiliser les herbicides systémiques à grandes échelles, et on constate, dans les pays qui ont adopté les cultures OGM, une augmentation de l’utilisation des herbicides, qui pourrait s’aggraver encore avec l’apparition de mauvaises herbes résistantes au Roundup.

Enfin, les OGM n’augmentent pas les rendements à l’hectare. Tout au plus peuvent-ils améliorer la productivité (en travail humain) en réduisant le nombre de passages pour traiter, donc le nombre d’heure de travail à consacrer à une surface de culture donnée. Et peut-être un rendement meilleur qu’une surface non traitée qui subirait des pertes de récolte, mais pas parce que «ça pousse mieux». Quant aux variétés OGM qui pourraient pousser dans les zones arides, aucune n’a fait ses preuves à ce jour, alors que ces caractéristiques (résistance à la sécheresse ou aux inondations, adaptation aux climats locaux, résistance à certains ravageurs…) existent souvent déjà dans les très nombreuses variétés traditionnelles non OGM.

Les OGM ne sont donc pas une réponse aux problèmes d’une planète affamée, mais une technique – bien hasardeuse, compte tenu des risques potentiels identifiés – pour produire la même quantité, ou peut s’en faut, mais avec moins de monde, en remplaçant du travail humain par des machines et des productions de produits chimiques difficilement biodégradables.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 176-179

Les coups portés à la «Raison»-2; Gazalé

À cette crise des fondements philosophiques de la connaissance, qu’Edgar Morin a appelée «crise ontologique du réel», va bientôt s’ajouter une crise politique, celle des grandes démocraties européennes, qui vent trahir les idéaux pacifistes promus par les Lumières en se livrant l’une des guerres les plus meurtrières et les plus absurdes de tous les temps. Le rêve de paix des philosophes s’achève avec la mobilisation massive de la jeunesse européenne à l’été 1914, preuve qu’il était bien moins enraciné dans les consciences que le mythe du guerrier, venu du fond des âges, avec lequel il entendait rompre. Un siècle de militarisation forcenée de l’Europe aura eu raison de la Raison.

Les 70 millions de jeunes gens qui partent alors pour le front, la fleur au fusil, n’ont pas conscience de s’engager dans une guerre d’un genre totalement inédit. La puissance nouvelle du feu, des obus, la violence inouïe des combats1, vont modifier en profondeur l’ethos guerrier, comme l’explique l’historien Stéphane Audouin- Rouzeau dans «La grande guerre et l’histoire de la virilité2». Un siècle auparavant, le soldat, fier de son uniforme rutilant et de son couvre-chef, s’avançait debout sur le champ de bataille en bravant les projectiles. Cette mise en scène est révolue. Le combattant des tranchées, tel que l’a immortalisé Henri Barbusse dans Le Feu, rampe au sol dans une tenue terne et couverte de boue. Et surtout, il crève de faim, de froid et de «trouille», continûment, pendant des semaines et des semaines. «Voilà ce que je suis : un type qui a peur, une peur insurmontable, une peur à implorer, qui l’écrase […], j’ai peur au point de ne plus tenir à la vie. D’ailleurs je me méprise. […] J’ai honte de cette bête malade, de cette bête vautrée que je suis devenu, mais tous les ressorts sont brisés. J’ai une peur abjecte. C’est à me cracher dessus3», écrit le romancier Gabriel Chevalier dans La peur. Puis ce sont ces milliers de corps éventrés, mutilés, brûlés, ces «gueules cassées», ces moignons purulents (si bien représentées par le peintre Otto Dix), qui provoquent l’effroi et font apparaître une impuissance et une vulnérabilité nouvelles, propres à démonétiser irréversiblement le mythe de la virilité guerrière.

La paix revenue, les soldats rescapés subissent une autre terrible humiliation, qui vient s’ajouter à celle de leur corps amoché : ils sont traités de lâches, par opposition aux braves qui, eux, sont morts au combat. Comme l’écrit André Rauch, «la guerre a fait le tri entre les hommes : elle a éliminé les plus courageux et a rendu à la société civile ceux qui ont fui ou rampé sans s’exposer au feu4». Les défunts sont des héros couverts de gloire, les survivants des déchets voués au déshonneur.

1 : Voir le captivant Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, Paris, Le livre de poche, 2013

2 : Stéphane Audouin, « La grande guerre et l’hstoire de la virilité», in Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, Histoire de la virilité, t. I, op. Cit.

3 : Gabrielle Chevalier, La Peur, Paris, Le livre de poche, 2010

4 : André Rauch, Histoire du premier sexe, op. Cit.

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 390-391

Rendement et productivité ; Bihouix

Faisons d’abord une mise au point, car on met souvent derrière l’augmentation de la productivité agricole un peu de tout, de la révolution verte à la baisse du nombre d’agriculteurs un passant par les bienfaits de la mécanisation. Or il ne faut surtout pas confondre le rendement et la productivité (voir figure ci-dessous)

Productivité et rendement
L’age des Low Tech , Philippe Bihouix, p. 174

Le rendement agricole, c’est la production par hectare. Celui-ci dépend de la nature des sols et des climats, et en premier lieu de l’espèce cultivée. Il peut augmenter grâce à la sélection des variétés, aux méthodes de culture, à l’utilisation d’engrais pour favoriser la pousse, de pesticides pour réduire les pertes.

La productivité agricole, c’est la production par travailleur. Celle-ci dépend de la surface que peut cultiver un travailleur, multipliée par la production par unité de surface, c’est-à-dire le rendement. À rendement constant, la productivité augmente en passant de la culture manuelle à la traction animale, puis à la mécanisation, qui permet de cultiver toujours plus d’hectares avec moins de monde.

Lorsque l’on parlera de coût de revient, de prix, de compétitivité de notre agriculture dans un système mondialisé, c’est la productivité qui nous intéressera. Mais si l’on veut nourrir la planète, quel que soit le nombre de bras mis au travail pour cela, c’est bien de rendement surfacique qu’il faudra parler.

Et justement, la productivité continue à augmenter, tant dans les pays « développés» que dans les pays «émergents», par une mécanisation toujours plus lourde (tracteurs et engins plus puissants et plus sophistiqués, guidage GPS) et par l’augmentation de la taille des parcelles, et, globalement, des exploitations agricoles toujours moins nombreuses. Tandis que le rendement par hectare, lui, commence à stagner pour certaines cultures, voir l’exemple du blé tendre en France depuis une quinzaine d’années. Le «miracle» de l’agriculture des dernières années – en tout cas en France – c’est de produire à peu près la même quantité avec moins de personnel, c’est tout. Mais cela au prix de déboires environnementaux (algues vertes, sols épuisés, déforestations tropicales…) et sociétaux (désertification des campagnes, suicide de paysans, augmentation du chômage…).

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 174-176

Les coups portés à la «Raison»; Gazalé

L’ambition de puissance et l’esprit conquérant, voire prométhéen, du mâle occidental n’ont pas attendu notre époque pour trembler sur leur bases. Dans un passage célèbre de l’ introduction à la psychanalyse, Freud a identifié les trois «blessures narcissiques1» (ou «graves démentis») que la science avait infligées à l’orgueil humain. La première est la révolution héliocentrique (Galilée et Copernic), qui dissipe l’illusion géocentrique : l’homme comprend qu’il n’est pas au centre de l’univers, lui qui se croyait au coeur de tout, et découvre qu’il n’est plus qu’une «parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur». La deuxième est la compréhension de l’évolution des espèces (Lamarck, Wallace, Darwin) qui «réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal». Si l’homme est issu du singe, Adam et Ève doivent être compris comme des symboles, ce qui constitue une double remise en question : celle du rapport vir/femme (puisque la femme n’est plus issue de la côte d’Adam) mais aussi celle du rapport vir/animal (puisqu’il y a proximité et non plus rupture entre l’un et l’autre). Enfin le «troisième démenti infligé à la mégalomanie humaine» sera la découverte, par Freud lui-même, de l’inconscient, cet immense continent enfoui au fond de notre psychisme, et qui nous est très largement impénétrable. Le moi n’est «plus maître dans sa propre maison», mais «réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires» sur lui-même. La conscience n’est plus transparente à elle-même, chacun de nous est travaillé par des forces obscures qui ourdissent des machinations perverses dans les sous-sols de la conscience. C’est une énorme gifle au cogito cartésien : la conscience claire ou cogito, n’est qu’une illusion. Le rêve cartésien d’un individu qui soit à lui-même son propre fondement et sa propre fin, en dehors de toute référence à une norme extérieure, d’un sujet capable de se rendre, par la toute-puissance de sa Raison, comme «maître et possesseur de la nature», d’en percer tout les secrets et de la dominer, est bel et bien enterré, puisqu’il ne peut même pas se connaître lui-même.

Bientôt c’est toute l’idéologie du progrès qui sera remise en cause. Cette idée d’une avancée irrésistible de l’humanité vers le bien, qui avait éclos avec l’humanisme de la Renaissance, Descartes ou Bacon, était devenu une véritable foi à l’âge des Lumières. Tandis que Laplace formulait la théorie du déterminisme universel ( et réduisait le hasard à l’ignorance – provisoire – des causes et des lois), Condorcet1 décrivait le progrès comme un processus linéaire, cumulatif, continu et nécessaire, conduisant thiomphalement l’humanité vers la science, la sagesse et le bonheur. Cette religion du progrès trouva ses grands prêtres au XIXe siècle : Hugo, Michelet, Comte, Saint-Simon, Renan, tous étaient persuadés que la science, relayée par la technique, ouvrirait une ère de bonheur et d’émancipation pour tout le genre humain. À cette époque, personne ne doutait du bien-fondé de la logique euphorique en vertu de laquelle la croissance du bien-être matériel apporterait nécessairement le progrès social, qui lui-même assurerait, in fine celui de la vie morale. L’humanité était en marche vers la «paix perpétuelle», selon le vœu de Kant.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle sonneront le glas de cet optimisme et de cette ivresse rationaliste. La première déstabilisation du modèle viendra des sciences elles-mêmes, lorsqu’à l’illusion du savoir absolu va succéder l’ère de la fin des certitudes. Dans tous les domaines du savoir, on découvre que l’incertain est tapi en embuscade derrière la connaissance. En mathématiques, le théorème d’incomplétude de Gödel révèle un principe d’incertitude logique : il y a des propositions vraies qui sont indécidables, indémontrables. La physique quantique, de son côté, nous enseigne que les composants de la matière se comportent selon un modèle probabiliste et non pas déterministe. Enfin, le principe d’indétermination d’Heisenberg montre qu’il est impossible d’observer la réalité autrement que perturbée par l’observation elle-même : le réel est donc inaccessible. Nous sommes condamnés à penser dans l’absence de fondements, à naviguer dans l’aléa, l’imprévisible, l’imprédictible.

C’est un terrible coup porté à la Raison.

1 : Nicolas de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1794

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 388-390

Le tout solaire ? ; Bihouix

Certes, un quadrilatère de quelques dizaines ou centaines de kilomètres de côté dans le Sahara pourrait fournir toute l’électricité mondiale, mais ces calculs de coin de table ne veulent rien dire. Pour produire les 22000 Twh de la consommation électrique mondiale (en 2011), il faudrait installer l’équivalent de 500 années de production actuelle de panneaux solaires (ou plus modestement, 120 années pour la consommation européenne) ! Sans oublier qu’au bout de quarante ans au plus, il faudrait tout recommencer, étant donné la durée de vie des panneaux photovoltaïques. Et qui passerait le balai à chaque tempête de sable sur les dizaines de milliers de kilomètres carrés de panneaux ?

Encore faut-il ne pas confondre électricité mondiale et énergie mondiale : je vous passe les assommants calculs (ne pas confondre énergie primaire et énergie finale, comparer les rendements des moteurs thermiques et électriques…), mais il faudrait alors au bas mot 2000 années de production de panneaux solaires. Bien sûr, je suis un peu de mauvaise foi, car on peut faire de la croissance (verte) des capacités de production, par exemple les décupler (on l’a largement fait par le passé) ou les centupler. Mais quel défi industriel, tellement improbable ! Il faudrait commencer par construire des usines d’usines de panneaux, des bases logistiques monstrueuses… sans parler, surtout, de la disponibilité en métaux, en matériaux synthétiques, issus du pétrole et difficilement recyclables.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 75-76

L’individu postmoderne de Zygmunt Bauman; Gazalé

L’individu postmoderne n’a donc plus grand-chose à voir avec le citoyen moderne,que le sociologue et philosophe anglais (d’origine polonaise) Zygmunt Bauman, compare à un pèlerin : il part d’un point pour arriver vers un autre, sait où il va et pourquoi il y va, ne dévie pas de son itinéraire et vise le salut au terme de son périple. Le sujet postmoderne, au contraire, ne marche plus sur une ligne droite, mais zigzague d’un chemin à l’autre, revient en arrière, change de voie, flâne et envisage sans cesse d’autres possibles. Il ne se laisse plus enfermer dans les grands idéaux collectifs (les «grands récits»), mais s’engage de façon ponctuelle et réversible, en veillant toujours à préserver son autonomie. C’est un individu caractérisé par la fluidité, la légèreté, la flexibilité et la réinvention de soi permanente, qui flotte dans une ère «liquide».

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 381

«L’effet parc» ; Bihouix

Bien sûr des innovations techniques peuvent apparaître et se développer : il peut d’agir de nouveaux produits (comme les isolants plus performants pour les habitations) ou de procédés indistriels plus efficaces (plus économes en énergie ou en intrants, ou moins polluants). Mais on se heurte à un problème d’échelle, à un «effet parc» : comment assurer, assez rapidement, le remplacement de l’existant et le déploiement généralisé des nouvelles technologies ?

De 10 à 20 ans sont nécessaires pour que l’ensemble du parc automobile se renouvelle, et donc atteigne le niveau de la dernière norme en vigueur. Dans le bâtiment, il faudra des décennies, voire un siècle, même à un rythme accéléré de rénovation urbaine et d’isolation thermique, pour arriver à un niveau de consommation énergétique acceptables sur l’ensemble du parc existant. Sans compter que de très nombreux bâtiments (qui font souvent partie de notre patrimoine historique) ne pourront jamais atteindre ces niveaux acceptables, car ils n’ont pas été conçus pour (pas d’isolation par l’extérieur notamment)… à moins de renoncer tout simplement à les chauffer correctement !

Quant aux procédés industriels plus efficaces, on se heurte à la question de la valeur comptable des installations existantes, qui doivent être amorties avant d’être modifiées. Deux exemples sont particulièrement parlants.

  • Les centrales électriques à charbon «classiques» ont un rendement l’ordre de 35 à 40% (conversion de l’énergie du charbon en électricité). Il existe depuis plusieurs années des centrales dites supercritiques ou ultra-supercritiques, dont le rendement monte jusqu’à 45 voire 50 % (un gain littéralement énorme). Cependant, elles sont plus coûteuses, donc pas forcément intéressante à installer. La plupart des centrales chinoises récentes (dans les années fastes comme 2007-2008, la Chine en installait une par semaine, soit la capacité électrique de la France, nucléaire compris, chaque année) sont de type classique. Vu la durée de vie de ces centrales, il ne faut donc pas espérer de gain de rendement et d’économies d’émission de CO2 avant des décennies.
  • Certains techniciens et experts pétroliers poussent au développement de la technologie de captage par séquestration du CO2 : il s’agit de récupérer les émissions des centrales électriques et grosses usines (cimenteries, hauts-fourneaux) pour stocker dans des aquifères salins ou d’anciens champs pétroliers et gaziers. C’est ce que l’on appelle le charbon propre (délicieux oxymore). Il y a des pertes de rendement (pour capter, transporter, compresser le gaz) et potentiellement des risques, mais cette technologie est vue par les plus hautes instances internationales comme un levier contre le changement climatique, puisque les besoins en électricité vont croissant et que le charbon est incontournable. Mais, entre le temps de mise au point de la technologie et la durée de vie de chaque centrale, il est probable que le siècle sera sérieusement entamé avant qu’il y ait le moindre effet significatif.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 72-74

Déconstuire la binarité de notre pensée ; Gazalé

L’opération de déconstruction préconisée par Derrida consiste d’abord à critiquer la rigidité d’une telle grille ( découpage artificiel du réel en concept de masculin/féminin qui marginalise ou évacue tout ce qui ne s’inscrit pas dans cette opposition binaire) et à dénoncer l’ordre hiérarchique qu’elle impose pour neutraliser les dyades, les déplacer et créer de nouveau concepts. Les catégories par lesquelles nous pensons le monde étant accusées d’être des «fictions» renvoyant à l’illusion de la maîtrise, de la totalité et de la verticalité, il s’agit de leur substituer une façon de penser non binaire, transversale, horizontale, ouverte, ramifiée, capable de s’ouvrir au multiple, à l’irrationnel, au discontinu, à l’indéterminé, au singulier, au fragmentaire et au changement.

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 381