Déterminer le sexe est un acte social…; Gazalé

L’idée d’un «sexe unique» n’est pas nouvelle, loin s’en faut. Dans La fabrique du sexe1»,l’historien américain Thomas Laqueur a montré qu’il a fallu attendre le XVIIIeme siècle pour voir apparaître le modèle à «deux sexes», que certains, aujourd’hui, pensent universel. Auparavant, régnait le modèle du «sexe unique» : on tenait les différences anatomiques entre les sexes pour négligeables, en vertu d’une conception unitaire (héritée d’Aristote et de Galien), attribuant à la femme des organes génitaux mâles, mais rentrés à l’intérieur, signe de leur infériorité. Galien, écrit Thomas Laqueur, «s’attache longuement à démontrer que les femmes était au fond des hommes chez qui un défaut de chaleur vitale – de perfection – s’était soldé par la rétention, à l’intérieur, de structure qui, chez les mâles, sont visibles au-dehors». Malgré cette hiérarchisation, la similitude des sexes conférait aux hommes et au femmes une même aptitude à la jouissance, jugée indispensable à la procréation. Le genre était considéré comme premier, le sexe comme secondaire.

Ce paradigme dominera l’histoire des sciences jusqu’à l’élaboration d’un modèle concurrent au XVIIIe siècle : les deux sexes deviennent alors incommensurables». Le modèle hiérarchique cède la place au modèle de la différence raciale, qui prive la femme de sa jouissance, soudain devenue étrangère (voire nuisible) à la procréation. Le sexe biologique devient fondateur, et le genre ne fait plus que l’exprimer. L’immense mérite du travail (considérable) de Thomas Laquier est d’avoir montré que l’idée du binarisme était, historiquement, tardive, et d’avoir repéré les motifs idéologiques ayant présidé à sa théorisation. Un homme est un homme, une femme est une femme, et c’est cette différence indépassable qui légitime toute les incapacités et les interdits imposés au «sexe faible».

Une fois identifiée l’historicité du modèle à deux sexes, reste à savoir s’il en existe un autre, qui ne nous ramène pas à la hiérarchie d’Aristote et de Galien. Car il n’est, évidemment pas question de revenir à leur schéma du sexe unique, fondé sur l’idée d’une supériorité essentielle de l’homme sur la femme. Mais que lui substituer ?

L’hypthèse du continuum non hiérarchisé est séduisante et surtout féconde. Elle permet d’imaginer que la distribution des caractères sexuels se fasse le long d’une ligne horizontale, incluant des centaines de gradations situées entre les deux pôles. Pour en donner une vision très schématique, limitée aux traits superficiels, il y aurait, à une extrémité, la femme hyperféminine (type Vénus de Botticelli), et, à l’autre extrémité, l’homme hyperviril (type Hercule). À mesure que l’on s’éloignerait du pôle Vénus, le corps, les attaches, et la peau s’épaissiraient, la voix deviendrait plus grave, la pilosité plus importante, etc. Vers le milieu de la ligne, des deux côtés du point zéro, on trouverait des individus physiquement assez semblables les uns aux autres. En poursuivant sur la droite, on aurait des hommes de plus en plus grands, forts et musclés, jusqu’à l’archétype du super-héros, à l’extrémité de la ligne.

Le problème est, évidemment, celui du point zéro : en théorie ce devrait être le passage d’un sexe biologique à l’autre. Mais nous venons de voir que la notion même de «sexe biologique» est une réalité plus complexe qu’il n’y paraît, puisqu’elle inclut de nombreux marqueurs, chromosomiques, hormonaux, gonadiques, anatomiques, reproductifs… Comme l’écrit Christine Delphy, « on ne trouve pas ce marqueur (le sexe) à l’état pur, prêt à l’emploi… pour se servir du sexe, qui est composé, selon le biologistes, de plusieurs indicateurs, plus ou moins corrélés entre eux, et dont la plupart sont des variables continues susceptibles de degrés, il faut réduire ces indicateurs à un seul, pour obtenir une classification dichotomique […]. Cette réduction est un acte social2». Il faut donc envisager ce point de passage non plus comme un «acte social», mais comme un choix subjectif, non plus comme une frontière, gardée par des douaniers exigeants, chargés d’exhiber ses organes génitaux, mais comme un lieu ouvert, accueillant, où chacun trouve sa place, avec le corps que la nature lui a donné, et la liberté de faire des aller-retour, sans passeport, des deux côtés de l’ancien mur. Dans ce modèle, il n’est plus obligatoire de passer par la chirurgie du sexe (le «passeport») pour changer de genre aux yeux de la loi. En France, la loi J213, adoptée en 2016, va dans ce sens : la procédure de demande de changement de sexe à l’état civil est désormais démédicalisée. L’individu n’a plus à justifier d’avoir subi des traitements médicaux, une opération ou une stérilisation pour faire modifier la mention relative à son sexe dans les actes officiels. On passe ainsi d’un système où le sexe prévaut sur le genre à un système où le genre prévaut sur le sexe.

1 : Thomas Laqueur, La fabrique du sexe. Essai sur le genre et le corps en Occident, trad. de l’anglais (États-Unis) par Michel Gautier, Paris, Folio Essais, 2013

2 : Christine Delphy, L’ennemi principal, t. II, penser le genre, op. Cit.

3 : La loi du 18 novembre 2016 de modernisation de la justice du XXIe siècle, dite J21, a assoupli et simplifié certaines démarches à l’état civil.

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 377-379

Enjeux de la future agriculture ; Bihouix

Dans les activités «amont» de production (agriculture, élevage, pêche), il nous faudra être capable de nourrir l’humanité dans les décennies à venir, mais sans entamer les capacités à se nourrir pour les prochains siècles. Tout cela si possible en produisant des aliments de qualité, bénéfiques pour la santé, et réduisant l’impact environnemental des activités agricoles, notamment en évitant de dévaster les derniers espaces naturels (actuellement transformés à grande vitesse en terres arables pour compenser l’épuisement des sols) et agricoles (réduits à des déserts biologiques via l’utilisation abusive des pesticides). Il s’agira donc de réussir à maintenir pour l’essentiel ou améliorer les rendements surfaciques, tout en diminuant les besoins en intrants : engrais de synthèse (nitrates) ou issus de l’exploitation minière (phosphates et potasses) et pesticides (herbicides, insecticides, fongicides…). Dans les activités «aval» des filières de transformation et de distribution, il faut réduire la quantité de transports, d’emballages et de déchets générés.

Soyons clair, on n’en prend pas vraiment le chemin, que ce soit au niveau mondial ou national. La consommation annuelle mondiale de pesticides est ainsi passée, entre 1945 et 2007 de 0.05 à 2.5 millions de tonnes, pendant que dans la même période la toxicité des produits utilisés a elle-même été multipliée par un facteur 10 (soit un besoin dix fois moindre pour obtenir le même effet) ! Il existe aujourd’hui plus de neuf cent substances actives répertoriées, et de quinze s’y ajoutent chaque année, ce qui rend inenvisageable toute étude sérieuse prenant en compte la combinatoire d’effets entre produits. L’Europe est championne du monde – 3.9 kg par hectare et par an (kg/ha/an) pour une moyenne mondiale de 1.5 kg/ha/an – et la France championne d’Europe à 4.5 kg/ha/an. Ce qui s’explique par une longue tradition viticole française, culture très sensible aux maladies et aux agressions.

La consommation d’engrais augmente aussi au niveau mondial (de 30 à 170 millions de tonnes entre le début des années 1960 et aujourd’hui), car la surface de terres agricoles amendées se développe, même si le poids à l’hectare (110 kg/ha/an en moyenne) a plutôt tendance à stagner ou diminuer grâce à une utilisation plus rationnelle et économique, du fait d’une meilleure compréhension de la composition et de la dynamique des sols.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 173-174

Recycler indéfiniment ? ; Bihouix

Bien sûr, il y a une autre différence entre l’énergie et les métaux : ceux-ci, une fois extraits, ne sont pas perdus comme les énergies fossiles parties en fumée. Il suffirait donc de les recycler indéfiniment, une fois extraite la quantité adéquate (mais laquelle?) de métaux nécessaires à notre société. Même si, en réalité, en vertu du second principe de la thermodynamique, on en dissipe toujours un peu, que ce soit au moment du recyclage lui-même (la perte au feu) ou pendant l’usage (la pièce de monnaie qui s’use imperceptiblement au fil du temps, car «le fer et le cuivre se vont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l’homme1»).

Malheureusement, il existe des limites physiques, techniques et sociétales au recyclage dans un monde aussi technicisé que le nôtre. D’abord, certains matériaux, comme les polymères thermodurcissables (polyuréthanes par exemple), ne peuvent tout simplement pas être refondus. D’autres, comme les emballages alimentaires ou médicaux, sont souillés et inexploitables.

Ensuite, la complexité des produits, des composants (dizaines de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nickel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55 %. 15 % sont bien captés et recyclés, mais perdus «fonctionnelement» ou avec «dégradation de l’usage» car ils ont été noyés dans de l’acier cabone bas de gamme, tandis que 35 % sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80 % de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25 % pour la plupart des «petits» métaux.

Enfin, pour une part non négligeable, les métaux font également l’objet d’usages dispersifs, donc non recyclables. Ils sont utilisés comme pigments dans les encres et les peintures, comme fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (cfr figure)… On touche parfois dans ce domaine à l’absurde, jusqu’à utiliser de l’argent – aux propriétés antibactériennes – sous forme nanométrique dans les chaussettes, comme technologie anti-odeurs !

Perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inéfficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin, le cercle vertueux du recyclage est percé de partout et à chaque «cycle» de consommation on perd de manière définitive une partie des ressources. On n’ira pas gratter la peinture anticorrosion à l’étain et au cuivre sur les vieux bateaux. On n’ira pas ramasser, sur le bitume des autoroutes, les particules de zinc, de cobalt (usure des pneus) ou de platine (faibles rejets des pots catalytiques). Et on ne sait pas récupérer tous les métaux présents, en quantité infimes, sur une carte électronique.

Monter les taux de recyclage est donc une affaire très compliquée, qui ne se limite pas à la faculté de collecter les produits en fin de vie et de les intégrer dans une chaîne de traitement. Dans de nombleux cas, il sera nécessaire de revoir en profondeur la conception même des objets, tant pour les composants utilisés – la carte électronique avec des dizaines de métaux présents – que pour les matières premières même : mélanges de composés organiques et minéraux, comme dans la plupart des plastiques, objets imprimés comme les boîtes de conserve…

1:Plutarque, Oeuvres morales, comment il faut nourrir les enfants, traduction Jacques Amyot.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 68-71

Aventure du développement énergétique ; Bihouix

Commence la grande aventure de la révolution industrielle et du développement des forces productives, l’Angleterre qui exporte son charbon dans le monde entier, les corons du Nord, puis viennent les temps du pétrole, du gaz, enfin de l’hydroélectricité et du nucléaire… Grave simplification due à notre représentation collective d’un progrès technique forcément linéaire, car nous sommes en fait jamais sortis de l’âge du charbon. Depuis la première tonne extraite, la production et la consommation mondiales ont toujours augmenté , crise ou non : nous en sommes à une production de près de 7,7 milliards de tonnes par an en 2011 (charbon et lignite), ce qui fait du charbon la deuxième source d’énergie consommée (3,7 milliards de tonnes équivalent pétrole ou Gtep), juste après le pétrole (4,1 Gtep) et avant le gaz naturel (2,9 Gtep). Parmi les principaux pays consommateurs, on trouve, à côté de la Chine, des pays high tech comme les États-Unis et l’Allemagne.

Le pétrole n’est donc pas venu résoudre une pénurie de charbon, mais plutôt de baleine ! À la fin du XIXe siècle (l’exploitation du pétrole démarre en Pennsylvanie en 1859), une bonne partie de l’éclairage domestique, mais également publique, fonctionne encore à l’huile de baleine ou de cachalot. Moby Dick et ses amis rendent alors leur dernier souffle, car là aussi des innovations techniques et l’acharnement des capitaines Achab font des ravages : propulsion à vapeur et canon lance-harpons ont entraîné la quasi-extinction des baleines franches et des cachalots. Les rorquals, encore nombreux, sont jusque-là inaccessibles, car ils sont plus rapides et surtout coulent à pic après leur mort (mais ils connaîtront bientôt le même sort dans les premières décennies du XXe siècle grâce à d’autres innovations dans la pêche)1. Le pétrole est donc utilisé comme une huile, dont la production est plutôt artisanale : 30 000 puits en quelque sorte familiaux, requérant peu de moyens et d’investissements, produisent de l’ordre d’1 baril /jour chacun… Mais une nuit le l’hiver 1901, un puits éruptif, le gusher de Spindletop (Texas), triple brusquement l’ensemble de la production pétrolière aux États-Unis, il fallait trouver rapidement quelques débouchés… Le pétrole fut utilisé en partie pour la production électrique, mais ce fut surtout le déploiement vertigineux du moteur à explosion – en particulier à partir de 1908 avec le lancement du fameux modèle Ford T- qui permit de trouver un débouché à ce pétrole abondant et bon marché.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 30-32

Les cinq sexes; Gazalé

-Chacun de nous a, en réalité, non pas un, mais cinq sexes (chromosomique, hormonal, anatomique, social et psychologique).

– Nous ne sommes ni homme, ni femme, pendant les six ou sept premières semaines de notre vie intra-utérine. Nos organes génitaux sont sexuellement indifférenciés. Tout embryon possède, au départ, un système reproducteur androgyne, constitué de gonades, lequelles pourront de développer ultérieurement, soit en testicules, soit en ovaires, et de deux canaux reproductifs, un mâle (le canal de Müller1) et un femelle (le canal de Wolff2), dont un finira par avoir raison de l’autre. Nous sommes donc tous, originellement hermaphrodites.

Observons très sommairement le processus de différenciation sexuelle, tel qu’il s’opère durant la grossesse. Un premier sexe apparaît, le sexi chromosomique, ou génétique : certains embryons sont porteurs d’une paire de chromosomes XX, les autres d’une paire de chromosomes XY. Durant les toutes premières semaines de gestation, chez les XY, la composante «virile», Y est inactive, et le chromosome X fonctionne en quelque sorte tout seul. Ce n’est qu’entre la sixième et la douzième semaine que va s’opérer la différenciation sexuelle. Y entre alors en jeux et active un gène surpuissant : le SRY3. Celui-ci va informer le deuxième sexe, ou sexe hormonal, qui lui-même va déterminer le troisième sexe, ou le sexe anatomique en déclenchant, en cascade, toute une série de processus. Chez les XX, qui n’ont pas ce gène, les gonades deviennent des ovaires, le canal de Müller évolue en appareil reproducteur féminin et le canal de Wolff se résorbe petit à petit. C’est, en quelque sorte, le dévoloppement par défaut. Au contraire, chez les XY, l’action de Y transforme les gonades en testicules, qui sécrètent de la testostérone, laquelle stimule le canal de Wolff et l’atrophie de celui de Müller.

L’explication la plus parlante que j’aie lue de cette différenciation des sexes, je l’ai trouvée dans le romant Middlesex de Jeffrey Eugenides, qui raconte l’histoire vraie d’une jeune fille, Calie, qui découvre fortuitement, à l’âge de 15 ans, que, pour le corps médical, elle est un garçon. Et un garçon malade, souffrant du «syndrome du déficit en 5 alpha-réductase de type 2». Un cas très rare, d’autant que son pédiatre n’avait jamais rien remarqué d’anormal : elle présentait un «sexe de fille» qui cachait en réalité, des testicules. Personne n’avait rien vu, Calie avait grandi en ravissante poupée aux cheveux longs. Le spécialiste de l’hermaphrodisme qui la prend alors en charge, le professeur Peter Luce4, va lui expliquer comment l’intersexuation est possible ; pour cela, il commence par lui révéler l’androgynie primitive de la vie intra-utérine. «Ce que je suis en train de dessiner, commença-t-il, sont les structures génitales du fœtus. En d’autres termes, voilà à quoi ressemblent les parties génitales d’un bébé dans l’utérus, dans les premières semaines qui suivent la conception. Mâle ou femelle, c’est pareil. Ces deux cercles sont ce qu’on appelle les gonades. Ce petit gribouillis ici est le canal de Wolff. Et cet autre gribouillis est le canal de Müller. OK ? Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que tout le monde commence comme ça. Nous naissons tous potentiellement garçon ou fille. Vous […] moi -tout le monde. Maintenant – il se remit à dessiner – , pendant que le fœtus se dévoloppe dans l’utérus, ce qu’il se passe, c’est que les hormones et les enzymes sont sécrétées – donnons leur la forme de flèche. Que font ces hormones et ces enzymes ? Eh bien sur elle transforment ces cercles et ces gribouillis soit en partie génitales masculines soit en parties génitales féminines. Vous voyez ce cercle, la gonade ? Elle peut devenir soit un ovaire, soit un testicule. Et ce tortillon de canal de Müller peut soit dépérir – il le biffa – soit devenir un utérus, des trompes de Fallope, et l’intérieur d’un vagin. Ce canale de Wolff peut soit disparaître soit devenir une vésicule séminale, un épididyme, et un canal déférent. Selon les influences hormonales. Ce qu’il faut se rappeler c’est cela : chaque bébé possède des structures mülleriennes, qui sont des parties génitales potentielles fémines, des structures wolffiennes, qui sont des parties génitales potentielles masculines. Ce sont les organes génitaux internes. Mais la chose est valable pour les organes génitaux externes. Un pénis n’est qu’un grand clitoris. Leur racine est la même.» Voilà pourquoi l’intersexuation est possible : la différinciation primaire en fille ou garçon ne s’opère pas de manière habituelle durant la gestation.

Rien qu’à ce stade, purement physiologique, les choses s’agencent parfois de manière insolite, sous l’effet des différents facteurs, comme par exemple, un trouble de la production hormonale, d’autant plus fréquent que les mâles sécrète aussi des hormones femelles et toute les femelles des hormones mâles. L’embryon se développe alors de façon atypique : chez la fille, la surproduction d’androgènes5 peut parfois, la doter d’un clitoris ressemblant à un micropénis, tandis que, chez le garçon, la surproduction d’oestrogènes peut le priver de testicules, ou bloquer leur descente, comme pour Calie. La biologiste américaine Anne Fausto-Sterling a ainsi montré qu’il existait trois type d’hermaphrodisme : les hermaphrodites véritables (herms) possèdent un testicule et un ovaire, les pseudo-hermaphrodites masculins (merms) présentent des testicules, pas d’ovaires, mais quelques aspects de l’appareil génital féminin, et enfin les pseudo-hermaphrodites féminins (ferms) ont des ovaires, pas de testicules, mais quelques aspects de l’appareil génital masculin. Ces trois catégories sont elles-mêmes sujettes à des variations importantes6 .

Tout se complique encore avec l’apparition du quatrième sexe, ou sexe social, autrement dit le genre (identité de genre)- «c’est une fille» ou «c’est un garçon» – étade liée à la visibilité des organes génitaux, autrefois située à la naissance, mais rendue possible aujourd’hui dès la 20 semaine de grossesse, grâce à l’échographie. Ce genre déterminera toute l’éducation. La plupart du temps, il est en concordance avec le cinquième sexe, ou sexe psychologique (sentiment d’identité de genre). Mais il arrive que cette harmonie entre les deux n’existe pas. Les souffrances psychologiques du sujet sont alors d’autant plus importants que son milieu familial refuse d’en admettre l’ampleur et que le regard de la société est accusateur.

Car chacun d’entre nous est sommé d’interprèter le rôle social que son genre lui assigne, à la façon d’un interprète, qui joue une partition qu’il n’a pas écrite. Le mérite de Judith Butler est d’avoir mis en évidence le caractère contraignant de cette parade quotidienne, de cette «activité incessante et répétitive», consistant à se mettre en scène pour «faire la femme» ou «mimer l’homme», à travers toute une discipline corporelle et esthétique, incluant le code vestimentaire, la ligne, la coiffure, la façon de parler, de marcher, de se tenir…Autant de pratiques relevant de la «performance» et se déployant à l’intérieur d’une «scène de contrainte» extrêmement normative et, surtout, discriminatoire, puisque ceux ou celle qui ne se conforment pas à leur rôle sont stigmatisés et ostracisés.

Or, selon la philosophie, ces codes ne renvoient à aucune réalité empirique : ils sont entièrement produits par le système symbolique. Ce qui signifie que la «féminité» et la «virilité» sont des représentations sans contenu, ou des copies sans original. C’est la raison pour laquelle la figure de drag-queen lui est si chère : cet homme qui parodie la féminité (en se parant de ses attributs les plus caricaturaux) ne fait, en réalité, que parodier une représentation de la féminité et non la féminité elle-même, qui n’existe pas : «La parodie du genre révèle que l’identité originale à partir de laquelle le genre se construit est une imitation sans original.» Ainsi, en détournant et en retournant l’assignation normative, le travesti révèle la structure fondamentalement artificielle du genre, et sa possible non concordance avec le sexe psychologique, auquel l’individu se sent, dans son for intérieur, appartenir.

1 : Chez la fille, le canal de Müller deviendra plus tard l’utérus, les trompes de Fallope et une partie du vagin.

2 : Chez le garçon, le canal de Wolff évoluera en vésicule séminale, en canal déférent et en épididyme.

3 : Gène SRY, de l’anglais sex determination region of Y chromosome.

4 : En 1968, le Dr Luce fonda la clinique des désordres sexuels et de l’identité de genre

5 : Hyperplasie congénitale des glandes surrénales

6 : Anne Fausto-Sterling, Les cinq sexes. Pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants, trad. de l’anglais (États-Unis) par Anne-Emmanuelle Botert, préface de Pascule Molinier, Paris, Payot et Rivages, 2013

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 372-376

Le monde, une machine à expresso ; Bihouix

Voici notre pays si vertueux, en véritable «transition écologique» : nous produisons 2 tonnes de déchets industriels par habitant et par an, presque 5 kg par jour! Chaque jour, chacun d’entre nous génère 12 tonnes-km de fret, soit environ 100 kg sur une moyenne de 120 km, à 88 % en transport routier. Nos entées de ville en sont les témoins, nous avons artificialisé 1 % du territoire – en l’espace de 10 ans, puis encore 1 % en sept ans seulement ! Souvent sur les meilleures terres agricoles, un gâchis irréversible : rien de comestible ne repoussera avant des milliers d’années sous le bitume des parkings de supermarchés. À l’échelle mondiale, 20 % de la population continue à s’accaparer plus de 80 % des ressources, et l’on s’apprête à extraire de la croûte terrestre plus de métaux en une génération que pendant toute l’histoire de l’humanité. On aurait beau jeu d’accuser le «décollage» des pays émergents, Chine en tête. Mais n’oublions pas que la consommation de ressources en Chine est aussi tirée par son rôle d’usine du monde et que nous importons donc, directement ou indirectement, une bonne part.

Le monde est un Far West. La façade, du côté des consommateurs, tente de faire à peu près bonne figure : dans les réclames, les magasins, les rayons des supermarchés, tout va pour le mieux. Mais à l’autre bout de la chaîne, les conséquences de la production d’objets nous échappent, même en étant doté des meilleures intentions. J’achète un téléphone portable en France, et ce faisant j’ai exploité des mineurs du Congo, détruit des forêts primaire de Papouasie, enrichi des oligarques russes, pollué des nappes phréatiques chinoises, puis, douze à dix-huit mois plus tard, j’irai déverser mes déchets électroniques au Ghana ou ailleurs.

Le monde est une immense machine à expresso, ce modèle si emblématique de notre système économique est industriel, celui, si pratique, où la capsule de café vide disparaît dans les entrailles de l’appareil. Le déchet est escamoté et nié jusqu’au rapide est discret vidage du bac de récupération, et, pour les plus aisés, c’est même la femme de ménage qui se chargera de sortir les poubelles…Et pendant ce temps, les derniers éléphants que l’on braconne, les dernières forêts primaires qui disparaissent pour être transformées en mouchoirs en papier (Tasmanie et Canada), en contreplaqué de chantier et palmeraies à huile (Indonésie et Malaisie), en champ de soja transgénique (Brésil et Argentine), les océans qui se couvrent de débris plastiques, les terres et les eaux que l’on empoisonne durablement aux pesticides… Pas de quoi pavoiser.

L’âge des Low Tech, Philippe Bihouix ; Anthropocène ; Seuil ; 2014 ; pp 16-18

Le seul animal qui sait qu’il doit mourir ! ; Laborit

Ainsi ce qui risque de sauver l’espèce humaine, ce n’est peut-être pas tant le fait que « l’homme soit un animal qui fait des outils » mais bien plutôt qu’il est un animal, le seul sans doute, qui sache qu’il doit mourir.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 330

La mysoginie et l’homophobie; Gazalé

Les liens entre misogynie et homophobie sont étroits depuis toujours ; plus une société déconsidère les femmes, plus elle traque les homosexuels. Leur existence inquiète, car elle remet en question les fondements même du système viriarcal. Elle en constitue pourtant la pierre angulaire, car être un homme, c’est d’abord et avant tout ne pas être un homosexuel, ni même effémine. Avant d’être définie positivement, la virilité l’est négativement, par ce dont il faut à tout prix se démarquer. Mais faudrait-il le faire avec autant de violence et de fanatisme si la frontière entre homo- et hétérosexualité n’était pas aussi poreuse ? La virilité n’est-elle pas travaillée sans cesse par l’éffémination et par l’homoérotisme comme par des rêveries, des regrets ou des fantasmes secrètement refoulés ?

La question en porte pas ici sur l’homosexualité en elle-même, ni sur l’immense débat sur sa genèse individuelle (génétique ou psychologique?), sujets immenses qui nous emporteraient trop loin, mais sur les discours homophobe, en tant qu’il constitue l’une des expressions les plus constantes et les plus douloureuses de l’oppression de l’homme par l’homme, tout en révélant l’immense faillibilité du mythe viril. Diriger sa hargne contre l’homosexuel, n’est-ce pas, pour certains hommes, une manière de se défendre psychiquement contre l’ambiguïté de leurs propres pulsions ? Extérioriser un conflit intérieur est en effet le meilleur moyen de le rendre vivable.

L’obstination à désigner comme «contre nature» des penchants que ladite nature a aussi généreusement distribués sous toutes les latitudes et à toutes les époques signale la volonté de maintenir la préférence homosexuelle verrouillée dans la monstruosité. L’Ancien Testament en fait une «abomination», une offense impardonnable au dessin divin, une négation de l’alliance entre Dieu et les hommes, bref une «idolâtrie»:«Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont commis tous deux une action abominable. Ils seront punis de mort : leur sang doit retomber sur eux», dit sévèrement le Lévitique. Aussi est-ce parmi les «idolâtres» que Paul rangera, dans l’Épître aux Romains, ceux qui se livrent à cette «passion infâme», jugée, comme chez Platon, «contre nature».

À l’époque, l’argument du «contre nature» pouvait passer pour intellectuellement recevable, l’anthropologie n’ayant pas encore révélé son omniprésence chez les humains, ni la biologie sa fréquence chez les animaux. Mais depuis que l’on sait que l’on sait que l’homosexualité apparaît invariablement dans toutes les cultures1 et chez plus de 400 espèces animales2, notamment des mammifères proches de l’homme, comme le bonobo, le macaque, ou encore le lion, l’éléphant de mer, le dauphin, le canard col-vert, le goéland femelle et certaines lézardes3, le doute n’est plus permis4. Comme l’écrit l’anthropologue canadienne Heler Fischer, «en fait, l’homosexualité animale est si courante – et elle saute aux yeux dans une telle variété d’espèces et de circonstances – qu’en comparaison, l’homosexualité humaine étonne plus par sa rareté que par sa fréquence5».

1 : D’après Frédérick Whitam, qui a travaillé dans les communautés homosexuelles de pays aussi différents que les États-Unis, le Guatémala, le Brésil et les Philippines, «Culturally Invariable properties of male homosexuality : tentative conclusions from cross-cultural research», Archives of sexual behavior, vor. 12, n°3, 1983, cité par Élisabeth Badinter, XY. De l’identité masculine.

2 : John Sparks, La vie amoureuse et érotique des animaux, Paris, Bedford, 1978.

3 : Les Cnemidophorus ont même éliminé en chemin les mâles au cours de l’évolution.

4 : Dans la nature, il existe de nombreux schémas différents relatifis à la conjugalité, au rapport à la progéniture, au territoire et à la nourriture.

5 : Helen Fischer, Histoires naturelles de l’amour, trad. De l’anglais par Évelyne Gasarian, Paris, Robert Laffont, 1994

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 285-294

Nouvelle définition de l’Homme ; Laborit.

l faut propager au plus vite cette notion que l’homme « n’est » pas une force de travail, mais une structure qui traite l’information et qui se trouve être également une source nouvelle d’information. Qu’une partie de celle-ci lui serve à transformer la matière et l’énergie aboutisse à la création d’objets, que ceux-ci aient avant tout une valeur d’usage, avant d’avoir une valeur d’échange, cette dernière assurant d’abord le maintien de la dominance, est admissible. Mais que cette information que sécrète son cerveau imaginant lui serve exclusivement à produire des objets, des marchandises, c’est là qu’est l’erreur fondamentale qu’ont entretenue les idéologies socio-économiques contemporaines. Il est grand temps que l’homme réalise que cette information doit avoir avant tout pour objet la création d’informations-structures sociales qui ne soient plus centrés sur le processus de production matérielle. Puisque la masse et l’énergie ont perdu une grande partie de leurs secrets, n’est-ce pas les secrets de l’information-structure biologico-sociale qui doivent être la plus pressante des préoccupation ? Après avoir passé des siècles à étudier scientifiquement, c’est-à-dire expérimentalement la matière inanimée, ne serait-il pas temps qu’il commence de la même façon à étudier, enseigner, généraliser, diffuser les lois structurales de la matière vivante jusqu’aux ensembles humains, en abandonnant à son sujet les discours interprétatifs concernant le signifié dans l’ignorance où il était du signifiant ?

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 329-330

La femme à Athènes; Gazalé

A Athènes, si gamos était un espace occupé par une épouse unique, en revanche, l’univers d’éros était celui de la multiplicité. Sans parler de l’appétit pour les éphèbes et la chair masculine, dont il sera question plus tard, le désir d’un sexe féminin accueillant trouvait à se satisfaire auprès des concubines (pallakè), des courtisanes (hétaïrè) et des prostituées (pornè). Celle des quatre figures (en comptant la gunè, l’épouse) dont le sort était le plus enviable était assurément l’hétaïrè. Tandis que la pornè était méprisée, que la gunè était vouée à l’ignorance, au silence et à l’invisibilité, tout comme la pallakè – trop pauvre pour être épousableet souvent juste vouée à fournir des enfants supplémentaires pour lutter contre la dépopulation – l’hétaïrè était une femme dont la compagnie était très recherchée. Elle était experte en jeux amoureux et appréciée pour sa conversation, à l’image de la belle Aspasie, une Milésienne1 à laquelle son statut d’étrangère permettait de jouir de grandes libertés, voire d’une réelle influence intellectuelle et politique, puisqu’elle ouvrit une école de rhétorique très réputée à Athènes et fut l’habile conseillère de Périklès (dont le nom signifie « entouré de gloire »), le plus grand stratège de l’antiquité grecque.

On retrouve ce clivage entre éros et gamos à Rome. L’historien Thierry Eloi2 nous apprend même que lorsqu’un homme prenait trop de plaisir avec sa femme, celle-ci pouvait aller s’en plaindre à son beau-père, qui se chargeait de réprimander son fils. Les maris considérés comme uxoriosis, c’est-à-dire trop ardents avec leur épouse, étaient traînés au tribunal où ils s’entendaient dire, dans le langage fleuri qui caractérise la Rome antique : « Si vous avez envie de vous vider les couilles, allez donc au lupanar ! » L’historien raconte à ce sujet une anecdote, célèbre à l’époque : Caton l’Ancien, austère citoyen romain, croise la route d’un jeune homme qui hésite à entrer dans un de ces lieux de débauche et lui assène : « Mais si, si, vas-y ! Il faut que tu y ailles car c’est la preuve que tu n’auras pas de comportement indécent avec ton épouse ! ».

1 : Danielle Jouanna, Aspasie de Milet, égérie de Périclès, Paris, Fayard, 2005

2 :Auteur, avec Florence Dupont, de L’érotisme masculin dans la Rome antique, Paris, Belin, 2013

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 165-166