Le seul animal qui sait qu’il doit mourir ! ; Laborit

Ainsi ce qui risque de sauver l’espèce humaine, ce n’est peut-être pas tant le fait que « l’homme soit un animal qui fait des outils » mais bien plutôt qu’il est un animal, le seul sans doute, qui sache qu’il doit mourir.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 330

Nouvelle définition de l’Homme ; Laborit.

l faut propager au plus vite cette notion que l’homme « n’est » pas une force de travail, mais une structure qui traite l’information et qui se trouve être également une source nouvelle d’information. Qu’une partie de celle-ci lui serve à transformer la matière et l’énergie aboutisse à la création d’objets, que ceux-ci aient avant tout une valeur d’usage, avant d’avoir une valeur d’échange, cette dernière assurant d’abord le maintien de la dominance, est admissible. Mais que cette information que sécrète son cerveau imaginant lui serve exclusivement à produire des objets, des marchandises, c’est là qu’est l’erreur fondamentale qu’ont entretenue les idéologies socio-économiques contemporaines. Il est grand temps que l’homme réalise que cette information doit avoir avant tout pour objet la création d’informations-structures sociales qui ne soient plus centrés sur le processus de production matérielle. Puisque la masse et l’énergie ont perdu une grande partie de leurs secrets, n’est-ce pas les secrets de l’information-structure biologico-sociale qui doivent être la plus pressante des préoccupation ? Après avoir passé des siècles à étudier scientifiquement, c’est-à-dire expérimentalement la matière inanimée, ne serait-il pas temps qu’il commence de la même façon à étudier, enseigner, généraliser, diffuser les lois structurales de la matière vivante jusqu’aux ensembles humains, en abandonnant à son sujet les discours interprétatifs concernant le signifié dans l’ignorance où il était du signifiant ?

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 329-330

Expansion ad vitam; Laborit.

L’homme n’a jusqu’ici trouvé qu’une même solution : l’obtention de la dominance, la recherche du pouvoir. Or, comme toutes les idéologies politico-économiques lui ont toujours fait croire qu’il n’était qu’un « producteur » d’objets, c’est dans le cadre du processus de production et de hiérarchies qu’il a recherché la dominance. Ce qui veut dire que plus il cherche à dominer, plus il produit. Mais cela veut dire aussi que cette production est distribuée hiérarchiquement puisque c’est la recherche de la dominance qui constituera sa motivation fondamentale. Le cercle est fermé, vicieux et ne peut aboutir qu’à l’expansion économique, à l’insatisfaction mitigée en pays industrialisés, à la souffrance muette et fataliste en pays sous-développés, à la pollution grandissante et à la mort de l’espèce.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 328-329

Besoins fondamentaux et acquis; Laborit

L’avenir que nous proposons apparaît trop beau pour être réalisable. Et cependant, une réflexion logique permet de trouver des arguments solides pour affirmer qu’il demeure possible. En effet, à partir du moment où l’évolution économique, c’est-à-dire la façon dont la technique de l’homme fruit de son imagination et de son expérience accumulée au cours des générations, lui permet une utilisation extrêmement efficace de la matière et de l’énergie, de telle façon que les besoins fondamentaux de tous les hommes puissent être assouvis, si la répartition en est correctement faite, tous ses autres besoins sont socioculturels et acquis par apprentissage. La notion de propriété des objets et des êtres, celle de dominance hiérarchique par le degré d’abstraction dans l’information professionnelle, celle de la nécessité première du travail producteur des produits de consommation, la notion de promotion sociale, d’égalité des chances de consommer, jusqu’à l’origine première pour chaque individu de la création de ces automatismes socioculturels. Il suffit donc d’apprendre autre chose (j’irai jusqu’à dire l’inverse) dès les premiers jours, les premiers mois, les premières années de l’enfance pour que ces notions si solidement établies n’aient plus de sens. Il suffirait de remplacer ces automatismes par une information généralisée, telle que nous en avons schématisé plus haut les méthodes et les objets, pour que tout change.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 326-327

Coercitions et système social; Laborit.

Je ne suis pas loin de croire que nous entrons dans une ère où il ne sera plus possible d’être heureux seul où à quelques-uns. Nous entrons dans une ère où toutes les « valeurs » anciennes établies pour favoriser la dominance hiérarchique doivent s’effondrer. Les règles morales, les lois, le travail, la propriété, tous ces règlements de manœuvre qui sentent la caserne ou le camp de concentration que de l’inconscience de l’homme ayant abouti à des structures socio-économiques imparfaites, où les dominances ont besoins de la police, de l’armée et de l’État pour se maintenir en place. Aussi longtemps que la coercition, toutes les coercitions persisteront, elle seront la preuve de l’imperfection du système social qui en a besoin pour subsister. Tant que des hommes voudront imposer leur vérité aux autres hommes, on ne sortira pas de l’inquisition, des procès staliniens, des morales, des polices, de la torture et de l’avilissement du cerveau humain par les préjugés les plus attristants dans l’inconscience de ses motivations préhominiennes.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 325-326

La culture du viol-2 ; Gazalé

Si les agressions sexuelles sont aujourd’hui très sévèrement condamnées chez nous, cela ne doit pas faire oublier tous les lieux, notamment certains pays musulmans, où c’est au contraire la victime du viol, même s’il s’agit d’une fillette, qui encourt le bannissement, les coups et la lapidation. Le viol la tue littéralement1. C’est la raison pour laquelle, comme au Moyen Âge, les femmes se taisent : elles ont peur d’être assassinées par leur propre famille si on apprend leur déshonneur.

Car ce qui se joue dans le viol ne concerne pas seuleument celle qui est meurtrie dans sa chair, mais également l’ensemble de sa famille et de son clan. Le viol bien au-delà de sa proie, ce qui en fait, depuis toujours, une arme de guerre particulièrement efficace. La conquête militaire d’un village s’est toujours à peu près accompagnée de l’appropriation collective du corps des femmes du camp des vaincus. Il ne suffit pas de massacrer ces derniers, de les assiéger, il faut aussi profaner le ventre de leur épouses, de leurs sœurs et de leurs filles. Le sexe des femmes a toujours été un enjeu essentiel de la relation ami/ennemi.

En vertu de la théorie aristoélicienne de l’homoncule, évoquée plus haut, qui veut que la semence du père soit considérée comme seule porteuse de l’identité du fils – la femme n’étant qu’un réceptacle passif – engrosser la femme de l’ennemi, c’est nourrir le fantasme d’éteindre sa descendance. Cela passe par le corps des femmes, mais cela vise la prochaine génération des hommes.

Le viol a ainsi une fonction politique : engrosser les femmes de l’ennemi est la meilleure façon d’éteindre son empire et d’anéantir la lignée d’en face. C’est donc un crime contre la filiation, le meurtre symbolique de la communauté, l’extension du domaine de la folie génocidaire. Quand tout commence et tout fini dans le ventre des femmes…

Ces dernières décennies ton été manquées par une multiplication des théầtres militaires saccagés par le viol de guerre systématique, notamment au Vietnam, au Rwanda, en Bosnie, en Centrafrique et au Soudan du sud. C’est aujourd’hui le tour de la Syrie d’être dévastée par cette «arme de destruction massive2». La menace vient de tout les côtés à la fois. Contrairement à ce que le silence des victimes pourrait laisser croire, il n’y a pas que les hommes de Daech qui se livre à la barbarie sexuelle : le régime de Damas lui-même orchestre une politique le viol de masse, dans des conditions d’extrême cruauté2.

Les femmes violées par dizaine de milliers sont dignes et discrètes, mais les sévices sexuels pourraient bien être l’une des causes les plus douloureuses de la phénoménale migration de ces dernières années. Une grandes majorité des demandes d’asile provient en effet aujourd’hui de femmes et d’enfants. D’après le témoignage de certains rescapés, dans les centres de détention des services secrets de Bachar el-Assad, outre le viol à répétition, les femmes sont fouettées avec des câbles d’acier, brûlées à la cigarette, tailladées au rasoir, quand on ne leur enfonce pas un bâton électrique dans le vagin ou l’anus. Elles seraient plus de 50 000 à avoir subi ce traitement dans les geôles d’Assad depuis le début de la révolution3. Et quand elles en sortent, traumatisées et psychiquement détruites, c’est bien le crime d’honneur qui les attend, à moins qu’elles soient enlevées par des terroristes et vendues, nues, sur les marchés aux esclaves de Racca ou de Mossoul ou aux enchères sur internet. Le sort réservé aux hommes n’étant guère plus enviable, on comprend que ces hordes de familles terrorrisées préfèrent encore risquer de mourir en mer sur des embarcations de fortune pour aller s’entasser dans des camps de réfugiés insalubres.

On aimerait pouvoir se dire que cette brutalité ne concerne que les États criminels, et que, dans les démocraties occidentales, les militaires et autres représentants de l’ordre se comportent toujours de manière exemplaire. Mais on sait que les casques bleu de l’ONU, par exemple, ne sont pas toujours un exemple de vertu. Un ouvrage récent vient ternir jusqu’à l’image héroïque et sanctifiée du soldat américain en révélant un aspect peu connu de la Libération. Dans un livre intitulé What soldiers do. Sex and the american GI in the World War II France, l’historienne Mary Louise Robert4, après avoir étudié les archives des rapports de police de plusieurs ville où stationnaient des GI après le débarquement, en a révélé la face cachée. À Reims, Cherbourg, Caen, Brest ou au Havre, les soldats américains ont commis de nombreux viols. Il faut dire que pour les envoyer sur le terrain, le quotidien de l’armée, Stars and stripes, leur avait présenté la France comme une sorte de vaste bordel à ciel ouvert en multipliant les photos de baisers fougueux de GI enlaçant de jeunes Parisiennes sur fond de tour Eiffel argentée.

Dans l’imaginaire militaire, fortement érotisé, la capitale est une belle femme, «seule depuis quatre ans», en dette vis-à-vis de son allié américain. Du coup, la prostituée paraît un peu présomptueuse de monnayer ses charmes ; anyway, les maisons closes affichent complet du matin au soir. C’est donc bénévolement, et plein de gratitude, que la Française doit s’offrir, n’importe où et le plus souvent dans la rue. Il ne faut y voir qu’un juste retour des choses. Encore une fois, tout se passe comme si les hommes n’exerçaient là rien d’autre que leur droit le plus légitime à s’emparer de force du corps des femmes : elles leur sont tellement redevables.

1 : Mukthar Mai, Déshonorée, avec la collaboration de Marie-Thérèse Cuny, Paris, Oh Édition, 2005

2 : Annick Cojean, «Le viol, arme de destruction massive en Syrie», Le Monde, 4 mars 2014

3 : D’après ce qu’affirme au Monde Abdel Karim Rihaoui, président de la ligue syrienne des droits de l’homme.

4 : Mary Louise Robert, What soldiers do. Sex and the american GI in the World War II France, Chicago University of Chicago Press, 2013. Voir aussi l’ouvrage du criminologue américain Robert J. Lilly, La face cachée des GI. Les viols commis par les soldats américains en France, an Angleterre et en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, trad. De l’anglais par Benjamin et Julien, Paris, Payot, 2003.

Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes ; Olivia Gazalé ; Robert Laffont ; 2017 ; p. 90-93

Nouveau sens du mot « Politique » ; Laborit

Mais il faut s’entendre sur le sens à donner au terme « politique ». Nous n’avons pas l’intention de le réduire au sens où il est généralement entendu de nos jours quand quelqu’un vous dit : « Vous savez moi je ne fais pas de politique. » Il ne s’agit pas d’adhérer ou non aux idées défendues par un parti, encore moins d’accepter ou de critiquer l’action d’un homme politique. Mais il s’agit par contre d’apprendre à connaître les bases générale du comportement de l’homme en situation sociale, les causes qui ont abouti à la structure présente de ses sociétés, les rapports économiques et culturels existants entre elles, et leurs mécanismes. Pour aller jusqu’au paradoxe, je serais tenté de dire que biologie et politique devraient être à peu près synonymes. Il s’agit donc de faire de la politique une science qui ne serait pas uniquement langagière, et dont les modèles conceptuels seraient suffisamment ouverts sur toutes les disciplines scientifiques contemporaines pour que l’expérimentation, lorsqu’elle est faite, ne risque pas d’aboutir, comme ce fut le cas jusqu’ici, à l’échec.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 325-326

Agressivité et fuite; Laborit

La motivation puissante que représente la recherche du bien-être par la consommation peut s’accommoder de l’appartenance de l’individu à un groupe humain. Celui-ci par sa dominance sur les autres groupes peut la satisfaire, même si le système hiérarchique au sein du groupe entretient encore un certains malaise social. Par contre dans une société planétaire, le bien-être par la consommation, s’il peut exister aussi sans doute, ne peut être qu’une retombée indirecte d’un comportement dont il ne peut représenter le but essentiel.

Quelle motivation peut alors découvrir l’homme de demain s’il veut assurer la survie de l’espèce ? Nous avons déjà proposé de détourner son agressivité de son environnement humain, vers son environnement inanimé. De même que la réaction organique à l’agression (ROPA2) a permis la fuite et la lutte contre la bête féroce, puis contre l’ennemi envahissant le territoire, mais ne sert plus à rien lorsqu’elle est mobilisée aujourd’hui contre le patron, le chef d’équipe ou le voisin de palier, que l’on ne peut plus fuir ou faire disparaître, de même l’agressivité qui en est l’expression comportementale est la plus souvent inutilisable dans le réseau sociologique serré qui emprisonne le citadin d’aujourd’hui. Cette motivation qui restera toujours la recherche du plaisir, il faut apprendre à l’homme à en trouver l’assouvissement non plus par l’acquisition seulement de connaissances professionnelles, non plus par une promotion sociale établie suivant les règles de la domination hiérarchique professionnelle, mais dans la créativité, dans l’obtention d’un pouvoir politique par classes fonctionnelles, et dans l’acquisition de l’information généralisée. Il faut le motiver politiquement. Il faut que la politique devienne son activité fondamentale.

2 : ROPA= réaction organique postagressive (H Laborit 1952). Réaction organique à l’agression et choc, Masson et Cie, édit.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 324-325

Se comporter en tant qu’homme et non en tant que partisan ; Laborit

Si l’on en croit certains, l’avenir est perdu d’avance puisque cette agressivité, cette recherche de la dominance fait partie du patrimoine génétique qui lui a été transmis par les espèces qui l’ont précédés. Nous avons déjà eu l’occasion d’exprimer notre opinion sur cette prétendue agressivité congénitale. Mais l’homme est doué aussi d’une conscience imaginative. Il est ainsi sans doute la seule espèce à avoir compris aujourd’hui le danger que fait courir à cette espèce, cette pression de nécessité à laquelle d’innombrables espèces se sont antérieurement soumises ainsi que la sienne depuis toujours. Peut-être alors devant la crainte imminente du désastre, ayant essayé auparavant sans succès tous les petits moyens que la technique peut lui fournir pour retarder la disparition des systèmes hiérarchiques de dominances qui sont à l’origine de la destruction et de l’épuisement de la biosphère, comme de l’insuffisance de ses systèmes sociaux, changera-t-il les moyens utilisés jusqu’ici pour survivre. Nous devrions plutôt dire les moyens utilisés jusqu’ici pour maintenir ses structures sociales, la structure hiérarchique de ses sociétés. Ayant constaté que la survie du groupe ne pouvait plus être lié à la dominance à partir du moment où avec l’accroissement démographique, la vie de tous les hommes de la planète était concernée par l’action d’un seul groupe humain, il lui faudra, s’il veut survivre en tant qu’espèce, se comporter comme un homme, non comme un partisan.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 323-324

La créativité, Pourquoi ? ; Laborit

La créativité, n’est-ce pas la le problème d’un petit nombre seulement et en conséquence sans intérêt primordial pour l’espèce ? En réalité, tous les progrès faits par cette espèce depuis l’origine des temps humains furent la conséquence de cette créativité. Mais il est vrai que jusqu’ici elle est demeurée le domaine privé de quelques êtres privilégiés par leur naissance le plus souvent, et pas le hasard bienfaisant d’une niche environnementale immédiate, favorable. Mais c’est justement parce que cette rareté du créateur est à déplorer qu’il faut insister sur la notion que la vie de tout homme pourrait être créatrice, si les ensembles sociaux fournissaient de cadre adéquat à l’éclosion des facultés imaginatives. Tout ce que nous avons écrit depuis le début de ce livre montre que si une motivation non hiérarchique, l’absence d’automatismes intransigeant, automatismes dont le but est très ouvertement de faciliter la production de biens marchands, si du temps libre en dehors de son activité professionnelle était laissé à chaque homme quelle que soit cette activité professionnelle, il est probable qu’un très grand nombre d’individus deviendraient créateurs. Tout ce que nous avons écrit précédemment, sur le mécanisme des motivations, l’établissement des hiérarchies, la signification de ce que nous avons appelé l’information généralisée, est utilisable pour développer la créativité humaine. Car cette propriété de créer, de créer de l’information à partir de l’expérience mémorisée et grâce à l’imaginaire, tout homme non handicapé mental la possède à la naissance. S’il la perd c’est son environnement qui en est responsable , que cet environnement soit la niche socioculturelle d’une famille « bourgeoise » ou « d’intellectuels » ou celle d’un grand ensemble ouvrier. Dans le premier cas l’ascension hiérarchique sera certes plus facile mais la créativité n’en sera pas pour autant favorisée. Il en sera d’ailleurs ainsi aussi longtemps que l’exigence fort logique de l’égalisation des chances ne sous-entendra que l’égalisation des chances de devenir bourgeois.

La nouvelle grille ; Henri Laborit ; Folio Essai ; Gallimard.

Pg 320-321