Code moral; Wright ; l'animal moral.

Vu sous l’angle du nouveau paradigme darwinien, un code moral est un compromis politique modelé par des associations concurrentes, qui pèsent sur lui de tout leur poids. C’est en ce sens seulement que l’on peut dire des valeurs morales qu’elles viennent d’en haut : elles sont démesurément façonnées par les diverses parties de la société qui détiennent le pouvoir. L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 532]]>

Notion de vérité; Wright ; l'animal moral.

1. 1:voir Connor Steven, Postmodernist culture : an introduction to theories of the contemporary, Oxford, Basil Blackwell, 1989, chapitre 1 et 6;Graham Elspeth, Doherty J. et Malek M., «The context and langage of post-modernism», in Doherty, Graham et Malek, éd. Postmodernism and the social sciences, Londres, MacMillan, 1992 ; et Wyschogrod Edith, Saints and postmodernism, Chicago, University of Chicago Press, 1990 en particulier P XIII-XXVII. L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 526-527.]]>

Oublier… ou pas; Wright ; l'animal moral.

Rappelons la «règle d’or» de Darwin : noter tous de suite une observation qui semble en contradiction avec ses théories – «car l’expérience m’a montré que de tels faits ou de telles pensées s’échappent bien plus facilement de la mémoire que les observations favorables»1. Freud cite cette observation comme une preuve de la tendance freudienne « à éloigner du souvenir tout ce qui est désagréable»2. Pour lui, cette tendance est largement répandue : on la retrouve autant chez les esprits sains que chez les malades, et elle est au centre de la dynamique de l’inconscient. Cependant, cette prétendue généralité pose un problème : parfois les souvenirs douloureux sont précisément ceux qui sont le plus difficile d’oublier. En fait, quelques phrases seulement après avoir citer la règle d’or de Darwin, Freud admet qu’on a insisté auprès de lui sur la douloureuse persistance des «souvenirs d’offenses et d’humiliations». Finalement, la tendance à oublier ce qui est déplaisant ne serait-elle pas si générale ? Non, Freud opte pour une autre explication : la tendance à se débarasser de souvenirs douloureux est parfois couronnée de succès et parfois non ; «la vie psychique est un champ de bataille et une arène où luttent des tendances opposées», et il est difficile de dire laquelle d’entre elles va l’emporter3. Les psychologues évolutionnistes peuvent aborder la question avec d’avantage d’adresse, parce que, à l’inverse de Freud, ils n’ont pas une vision simple, schématique, de l’esprit humain. Pour eux, le cerveau a été bricolé à la va-comme-je-te-pousse pendant des millénaires pour accomplir une foule de tâches différentes. N’ayant jamais essayé de réunir sous une même rubrique le souvenir des griefs, des humiliations et des évènements désagréables, les darwiniens n’ont pas à distribuer des exemptions spéciales aux cas qui refusent de rentrer dans le cadre. Confrontés aux trois questions relatives au souvenir et à l’oubli -1° pourquoi nous oublions des données qui viennent contredire nos théories ; 2° pourquoi nous nous souvenons des griefs ; 3° pourquoi nous nous souvenons des humiliations -, ils peuvent tranquillement avancer une explication différente pour chacune. Nous avons déjà évoqué les trois explications possibles. Oublier des évènnements désagréables d’avoir force et conviction dans une dispute, or dans l’environnement de notre évolution, les disputes avaient souvent des enjeux génétiques. Se remémorer les griefs peut venir étayer certaine négociation, nous permettant de rappeler aux gens qu’ils nous doivent réparation ; par ailleurs, un grief bien conservé, c’est l’assurance de punir ceux qui nous ont abusés. Quand au souvenir des humiliations, il sert, par son inconfortable persistance, à nous dissuader de répéter des conduites capables de réduire notre statut social ; et, si les humiliations sont d’une ampleur suffisante, leur souvenir peut, d’une manière adaptative, diminuer l’estime de soi ( ou, du moins, la diminuer d’une manière qui eût été adaptative dans l’environnement de notre évolution). Croyez-le ou non, le modèle freudien de l’esprit n’est peut-être pas assez labyrinthique. L’esprit a plus de zones d’ombre et nous joue plus de tours encore que ne l’imagine Freud. 1 :Autobiographie, p 105 2 :Freud, Introduction générale à la psychanalyse ; 1922 ; Paris ; Payot ; 1989, p 64 3 :Freud, Introduction générale à la psychanalyse ; 1922 ; Paris ; Payot ; 1989, p 65. Freud a par ailleurs formulé les lois théoriques pour essayer d’expliquer les exceptions à cette loi générale que nous avons de refouler des souvenirs douloureux. L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 518-519]]>

Conscience et réputation; Wright ; l'animal moral

Lorsque nous nous sentons coupables d’avoir blessé ou trompé un frère ou une sœur, c’est parce que la sélection naturelle «veut» que nous soyons gentil avec nos frères et sœurs, puisqu’ils partagent un si grand nombre de nos gènes. Lorsque nous nous sentons coupables d’avoir blessé ou trompé un ami, ou une simple connaissance, c’est parce que la sélection naturelle «veut» que nous ayons l’air gentils ; c’est la perception de l’altruisme, et non l’altruisme lui-même, qui déclenche la réciprocité. Aussi, dans les rapports que nous entretenons avec ceux qui n’appartiennent pas à notre famille, le but de la conscience est-il de cultiver une réputation de générosité et de gentillesse, quelle que soit la réalité de la chose1. Bien sûr, pour gagner et conserver cette réputation, il faudra parfois faire preuve d’une générosité et d’une gentillesse authentiques. Mais d’autres fois, non… Ainsi la conscience de Darwin fonctionne à le perfection. Elle fait de lui un être généralement fiable, du fait de sa générosité et de sa gentillesse – dans un environnement social si restreint que génélosité et gentillesse véritables sont indispensables au maintien d’une bonne réputation morale. Mais sa bonté se révèle ne pas être d’une constance absolue. Cette conscience tant vantée, rempart apparent contre toute corruption, dispose cependant d’un discernement suffisant pour se laisser un peu fléchir le jour où la longue quête d’un statut exige une légère défaillance morale. Ce qui permet à Darwin, fut-ce inconsciemment, de tirer subtilement certaines ficelles et d’utiliser de nombreuses relations sociales aux dépens d’un jeune et impuissant rival. Certains darwiniens ont suggéré que l’on pouvait voir la conscience comme l’administrateur d’un compte épargne où se trouverait conservée la réputation morale2. 1:Mais aider grandement un allié, même à peu de frais, peut s’avérer avantageux si cela met ce dernier en situation de mieux vous aider par la suite 2:Voir Alexander Richard D., The biology of moral systems, Aldine de Gruyter, Hawthorne, New York ; 1987 L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 500-501]]>

Crédibilité et prestige; Wright ; l'animal moral.

1. Quand, sur certaines questions de biologie, nous avons le choix de croire un professeur d’université ou un enseignant dans un lycée, nous penchons généraliment pour le professeur. Dans la mesure où le professeur a le plus de chances d’avoir raison, on peut dire que le choix est judicieux. Mais, par ailleurs, ce choix n’est qu’un autre dérivé arbitraire de l’évolution – une considération réfléchie pour le statut de quelqu’un. 1 :Voir Aronson Elliot, The Social animal, San Francisco, W. H. Freeman, 1980, pg 64-67 L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 484]]>

Déformation du discours en fonction de l'auditoire; Wright ; l'animal moral.

1. Il y a des dizaines d’années, des psychologues ont également découvert qu’on peut inciter ou dissuader une personne de donner son opinion, en fonction du rythme auquel son interlocuteur manifeste son approbation2. Une autre expérience, réalisée dans les années 50, montrent que les souvenirs de quelqu’un varient en fonction de l’auditoire auquel il s’apprête à les faire partager : on soumet au sujet une liste comportant des colonnes pour et contre une augmentation de salaires des enseignants, et il se souviendra davantage de l’un ou de l’autre, selon qu’il s’attendra à rencontrer des enseignants ou des contribuables. Les auteurs de cette expérience ont conclu:«Beaucoup de l’activité mentale d’un individu consiste vraisemblablement, en tout ou partie, à imaginer une communication adressée à des auditoires, fictifs ou réels, et cela peut avoir un effet considérable sur ce dont l’individu se souvient et sur ce qu’il croit, quel que soit le moment3…» Voilà qui coïncide parfaitement avec le point de vue darwinien sur l’esprit humain. Le langage évolué en tant que moyen de manipuler l’autre à notre avantage (notre avantage étant ici de jouir d’une certaine popularité face à un auditoire aux convictions solidement ancrées) ; la connaissance, source du langage, se trouve déformée en conséquence. 1 :Asch Salomon E.,«Opinions and social presure», Scientific American, novembre 1973 ; 1973 2 :Verplanck William S.,«The control of the content of conversation : reinforcement of statements of opinion», Journal of abnormal and social psychology, 51 ; 1955, pp.668-676. 3 :Zimmerman Claire et Bauer Raymond A., «The effect of an audience upon what is remembered», public opinion quaterly, 20 ; 1956, pp.238-248 L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 480]]>

Les réseaux d'autoaveuglement; Wright

1» Des soldats israéliens avaient tiré sur des civils palestiniens, et chaque camp considéraient que l’autre avait déclenché l’incident. Pourtant, la phrase pourrait s’appliquer avec la même exactitude à toutes sortes de luttes, grandes ou petites, menées depuis des siècles. À elle seule, cette phrase rend compte d’une bonne part de l’histoire de l’humanité. 1: The New York Times, 14 octobre L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 462]]>

La bénéfficacité; Wright ; l'animal moral.

beneffectance (la «bénefficacicé»). Il a été inventé en 1980 par le psychologue Athony Greenwald pour écrire cette tendance qu’on les hommes à se présenter comme des êtres bienfaisants et efficaces. Les deux composantes de ce mot-valise incarnent respectivement l’héritage de l’altruisme réciproque et celui des hiérarchies de statuts1. Cette distinction est un peu simplifiée à l’extrême. Dans la vie, les mandats de l’altruisme réciproque et du statut – à savoir, avoir l’air bienfaisant et efficace – peuvent se recouper. Au cours d’une expérience où l’on demandait à des gens ayant participé aux efforts d’une équipe quel rôle ils y avaient tenu, ils eurent tendance à répondre avec enthousiasme, si on leur disait au préalable que l’effort en question avait été couronné de succès. Si en revanche, on leur disait que c’était un échec, ils évoquaient d’avantage le rôle tenu par leur coéquipier2. Cette thésaurisation des louanges et ce partage des blâmes font sens dans la logique de l’évolution. Ils font apparaître quelqu’un comme bienfaisant, ayant aidé d’autres personnes du groupe à le réussite de l’entreprise, et méritant par conséquent une récompense future ; ils le font également apparaître efficace, et méritant donc un statut élevé. 1 :Voir Greenwald Anthony G., «The totalitarian ego : fabrication and revision of personal history» ; American Psychologist, 357, 1980, pg 603-618 et Trivers Robert, Social Evolution, Menlo Park, Californie, Benjamin/Cummings ; 1985, pg 418

2 :cité in Miller Dale T. et Ross Michael, «Self serving biaises in the attribution of causality : fact or fiction?», Psychological bulletin,  , 1975, pg 217. Un phénomène du même ordre est relaté par Ross Michael et Sicoly Flore, «Egocentric biaises in availability and attribution», journal of personality and social psychology, 37, 1979, pg. 322-336, expérience 2.

L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 456]]>

Le débat humain; Wright ; l'animal moral.

1. Si le style général du débat humain semble si facile, c’est parce que, au moment où il commence, le travail est déjà fait. Robest Trivers écrit à propos des disputes chroniques – que l’on pourrait appeler des renégociations contractuelles- qu’elles font souvent partie d’une relation étroite : amitié ou mariage. Le débat, note-t-il, «peut sembler éclater spontanément, avec peu de préavis, voir aucun ; et cependant, à mesure qu’il progresse, deux paysage d’information de dessinent, qui sont déjà organisé, attendant seulement l’éclair de la colère pour se dévoiler.»2 Ici l’hypothèse est que le cerveau humain serait en grande partie, une machine à fabriquer des discussions gagnantes, une machine à convaincre les autres que son propriétaire a raison – et par conséquent, une machine à convaincre ledit propriétaire de la même chose. Le cerveau est comme un bon avocat : on lui donne n’importe quel intérêts à défendre, et il se met en devoir de convaincre le monde de leur valeur morale et logique, sans s’occuper de savoir s’ils sont l’un ou l’autre. Comme un avocat, le cerveau humain veut la victoire, pas la vérité ; et comme un avocat, il est souvent plus remarquable pour son adresse que pour sa vertu. Bien avant que Trivers ne décrive les usages égoïstes de l’autoaveuglement, les chercheurs en sciences sociales avaient rassemblé des données qui allaient venir à l’appui de sa thèse. Au cours d’une expérience, on a exposé quatre arguments (deux pour et deux contre) à des individus ayant des positions très tranchées sur une question de société. Les uns plausibles, et les autres peu plausibles, proche de l’absurde. Les sujets ont eu tendance à se souvenir des arguments plausibles qui allaient dans le sens de leur opinions, ainsi que des autres qui n’allaient pas dans le sens de leur opinions, le résultat final étant qu’ils insistaient sur la justesse de leur position et sur la sottise de la position contraire3. On pourrait penser que, en tant que créatures rationnelles, nous allons un jour finir par nous méfier de notre infaillible rectitude, de cette façon que nous avons toujours de nous trouver du bon côté dans toute discussion relative à l’honneur, à l’argent, aux bonnes manière ou à quoi que ce soit d’autre. Pas du tout. Immanquablement – qu’il s’agit d’une place dans une file d’attente, d’une promotion jamais obtenue ou d’un accrochage en voiture – nous sommes choqués par l’aveuglement d’individus qui osent sous-entendre que notre indignation est injustifiée. 1 :Autobiographie, pg 105 2 :Trivers Robert, Social Evolution, Menlo Park, Californie, Benjamin/Cummings ; 1985, pg 420 3:Voir Aronson Elliot, The Social animal, San Francisco, W. H. Freeman, 1980, pg 109. Voir aussi Levine Jerome M. et Murphy Gardner ; 1943 L’animal Moral, Psychologie évolutionniste et vie quotidienne ; Robert Wright ;Folio Documents ; Pg 453-455]]>